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Le Bordelais Ken Wong Youk Hong photographie les « gens de la rue » et leur vient en aide, financièrement et humainement. Ses images sont fortes, poignantes, et son combat précieux.

Ils voyagent, ces portraits. De Lyon à Bordeaux, des visages inhabituels s’invitent dans des centres d’exposition qui leur sont d’ordinaire fermés, ces derniers mois. Des visages invisibles, presque ; ceux de Titi, Benjamin, Nono, Maud, Tof, Audrey et les autres, tous ces « gens de la rue » que photographie Ken Wong Youk Hong. Lui n’en vient pas, de la rue ; il fait partie des « gens de l’intérieur ». « Eux dorment dans la rue, nous dormons à l’intérieur ; c’est tout », sourit-il gentiment, comme si ces mots-là n’avaient pas d’autre signification. Il y a plus, pourtant, qu’une simple description ; presque l’opposition de deux mondes qui se croisent sans se mêler, « des univers cloisonnés dont je tente de casser les murs », reconnait Ken. Son arme à lui, ce n’est pas une masse ou un mortier ; c’est un appareil photo offert par Coralie, sa compagne, il y a quatre ans. Son cadeau à la main, il est alors interpellé par Titi, un de ces « gens de la rue » qu’il fréquente depuis l’adolescence. Titi pense que sa chienne va mourir, il demande à Ken de les prendre en photo pour ne pas l’oublier. Le cliché plaît à Titi, qui en parle autour de lui ; des centaines d’autres suivront. L’œil de Ken, l’autodidacte, séduit ceux qui n’ont plus rien. Et bien au-delà, au point qu’une reconnaissance certaine commence à entourer son travail.

« Un enfant de la mixité »

Drôle d’itinéraire pour ce gamin des banlieues populaires de Bordeaux, arrivé en Aquitaine à l’âge de trois ans, dans les bagages d’une maman guyanaise. De son père, d’origine chinoise, Ken ne sait pas grand-chose ; il lui doit un nom, et un sentiment qui ne le quitte plus. « Celui d’être différent », souffle-t-il. « Je suis un enfant de la mixité culturelle, sociale, j’ai grandi dans des quartiers où se côtoyaient juifs, musulmans, bouddhistes, chrétiens, avec la certitude qu’être différent permet de parler avec plus d’acuité encore avec des gens d’origines ou de confessions diverses. Qu’au-delà de leurs dissemblances, il y a des points communs très forts ». Ce sont ces points communs que Ken met en avant dans son travail photographique : « mes portraits disent que ces gens que la société tente de mettre sous le tapis existent. Qu’ils ont, comme vous, un visage, un nez, des oreilles. Qu’ils ont un regard, et même une force dans le regard. Mieux encore, leurs visages disent des choses qu’on n’a pas tous envie d’entendre : ils ont eu les mêmes joies, les mêmes déceptions que nous. Ils ont les mêmes beaux souvenirs d’un ami qui les emmène danser, d’une maman qui passe la main dans leurs cheveux. D’avant la cassure ».

Tous les revenus reversés aux « gens de la rue »

De la « cassure », eux ne disent rien, alors Ken respecte leur silence. Et raconte le reste dans ses photos, dans les courts textes qui les accompagnent parfois. Il est la lucarne des « gens de l’intérieur » sur la rue, et l’ange gardien de ceux qui dorment dehors. Expositions, livre photo*, le travail de Ken est rémunéré sous forme de duvets, de cadeaux pour les anniversaires, de produits d’hygiène, de denrées alimentaires. Tout part aux « gens de la rue », « parce que c’est leur lumière, pas la mienne », résume-t-il. Sur Facebook, ses 6400 fans se mobilisent, aussi, permettant la remise en liberté d’un homme arrêté injustement, le relogement d’un jeune couple ou d’une maman avec son bébé. Cette vocation, Ken, 38 ans, la cultive depuis son adolescence : « ma grand-mère, qui a fait en grande partie mon éducation, avait coutume de dire : “s’il y en a pour un, il y en a pour deux !”. Alors quand j’ai eu mon premier argent de poche, j’ai ressenti le besoin de le partager, en allant offrir des bonnets, des écharpes à ceux qui étaient dans la rue. » Naturellement, Ken gagne leur confiance et le lien ne se rompt jamais. Il y a quatre ans, il se resserre, au moment où disparaît cette grand-mère tant aimée. « J’ai ressenti le besoin de me rapprocher d’eux, et de figer dans l’image leur souvenir, notamment parce que je me suis rendu compte que j’avais peu de photos de ma grand-mère. Je me suis dit qu’ainsi, plus tard, je n’aurais pas de mal à me rappeler des bons moments passés avec eux. »

« Dormir dans la rue, c’est mourir tous les soirs »

Des bons moments ? « Il y en a, parce que dans la rue les émotions ne sont pas confinées », assure Ken. Le photographe n’idéalise pourtant pas la rue ; tant s’en faut. « C’est un poison. Un poison qui te tue à petit feu, et un accélérateur de vieillissement. Une nuit dehors, c’est cinq jours de la vie des “gens de l’intérieur” », explique-t-il. Sa seule expérience en la matière, Ken n’est pas près de l’oublier. « Invité » par son ami Dominique à partager une nuit dehors, il a vécu les humiliations, cette femme qui les traite des « rebuts », cet homme qui leur jette une pièce à toute force en pleine tête. Ce couple enfin, apprêté et vulgaire ; lui, touche les fesses de sa femme et leur lance : « ce soir, je baise. Et vous ? »

« Dormir dans la rue, c’est mourir tous les soirs ». L’aphorisme est du même Dominique. Il est beau, il est juste — forcément juste. Mais à Bordeaux, les « gens de la rue » ne meurent plus tout à fait. Ils trouvent un peu d’éternité, là, tout près, dans l’iris noir de l’œil de Ken.

*Les photos de Ken Wong Youk Hong seront exposées le 7 mai à la Chiffone Rit de Bordeaux, à Caudéran du 11 au 27 mai et la dernière semaine de mai à Soulac. Ses photos sont visibles sur sa page Facebook, l’œil de Ken. L’intégralité des droits d’auteur de son livre, Comme une ombre dans la ville, va à l’association Mille et un cœurs d’enfants.

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