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Photos Magali Maricot

Non, le squelette découvert il y a plus d’un siècle près de Saint-Pierre de Frugie, en Dordogne, n’est pas celui d’Ernest de Fontaubert, comme le prétendait la légende. Mais cette certitude ne permet pas, pour autant, d’identifier celui qui était enterré sous la chambre du châtelain…  

Si l’on osait, on commencerait la relation de ce récit par « il était une fois »; car elle a tout du conte, cette histoire qui mêle Guerre de Cent ans, far-west, inceste, trahisons, assassinats et squelette. Tout du conte, à un détail près: elle est authentique, au moins partiellement. Jusqu’à quel point ? C’est là toute la question, et c’est aussi la pomme de discorde entre certains habitants du village attachés à la version « traditionnelle » et un généalogiste, qui a patiemment démonté une partie de la légende pour reconstituer, là encore imparfaitement, la vérité. « Il était une fois, donc »; à tout conte, son conteur. Ici, il s’appelle Alain Vignol, et, comme son père, il aime à narrer l’histoire qui a fait la réputation du hameau de Montcigoux, dans le village de Saint-Pierre de Frugie, au cœur du parc naturel Périgord-Limousin. C’est là, à mi-chemin entre Limoges et Périgueux, qu’une étrange découverte est faite, en décembre 1913. « Des maçons sont appelés pour creuser une cave dans une petite maison située à une cinquantaine de mètres du “château” », commence Alain Vignol, 84 ans, accent du coin et bienveillance gourmande du passeur d’histoire. Du château du XIIe, il ne reste en fait déjà qu’une tour près de laquelle on a construit, au XVIIe, une vaste et élégante chartreuse. « Là, ils tombent sur un squelette enterré à 25 centimètres seulement de la surface. La nouvelle se répand aussitôt, et beaucoup d’habitants du village, dont mon père, se précipitent pour apercevoir le squelette. Parmi eux, Jean Beaubatie: il est l’ancien régisseur du “château”, et en apprenant la sinistre nouvelle, il est formel: “Qué notrei mossur ! » ».

Ernestine enfermée dans la tour

« Qué notrei mossur ! », « c’est notre monsieur! » : la légende est née. Car celui que vient de désigner Jean Beaubatie, pour les gens du village, c’est Ernest. Ernest Pagnon de Fontaubert, hobereau parti chercher fortune en Californie avec sa sœur Ernestine en 1850, et que personne n’a revu vivant à Montcigoux. Ernestine, elle, est bien rentrée en 1865. « Et quand elle est revenue, elle a dit aux gens du village que son frère était resté à Bordeaux, mais qu’il la rejoindrait  quelques jours plus tard. Tout cela déplaisait beaucoup à Arthur, évidemment. » Arthur, frère cadet d’Ernest et aîné d’Ernestine, qui aurait administré seul le domaine familial en leur absence et qui aurait vu d’un mauvais œil leur retour. Arthur, qui avait fait construire cette maison proche de la demeure familiale en 1843; Arthur le violent, Arthur le bossu, Arthur aux mille vices pour les gens du village. « C’est lui qui a tué son frère. Et pour couvrir l’odeur pestitentielle, il a sacrifié deux de ses boeufs, qu’il a égorgés puis laissé pourrir dans sa cour », assure Alain Vignol. « Ensuite, il a enfermé sa sœur dans la tour, jusqu’à ce qu’elle devienne folle et décède un soir d’hiver, une grosse année après son retour », le 16 janvier 1867. Voilà pour la thèse historique, « accréditée » en 1933 par un journaliste du Courrier du Centre, Antoine Valérie, à la plume davantage portée sur le lyrisme que sur la rigueur; l’homme prend de nombreuses libertés avec la vraisemblance, allant jusqu’à accuser Ernest et Ernestine d’inceste, eux qui auraient -selon Valérie- enterré 5 de leurs enfants dans le parc du “château”. Aucun des protagonistes de l’affaire n’est plus là pour se défendre: Ernest et Ernestine sont morts, tout comme Arthur, disparu en 1879, Victorine et Hortance, les dernières survivantes de la fratrie, qui se sont respectivement éteintes en 1897 et 1903. Fin du procès populaire, donc, et début d’une petite renommée pour le village, puisqu’un film, des reportages et des livres sont consacrés à l’affaire, qui attire régulièrement quelques curieux en goguette.

Déconstruction d’une légende

Parmi eux, Bernard Aumasson; en 2011, ce passionné d’histoire et de généalogie yvelinois assiste à la projection du film consacré au « squelette Ernest » au sein même du « château », dont le propriétaire n’est autre que le maire de Saint-Pierre de Frugie, Gilbert Chabaud. Pour le très cartésien Bernard Aumasson, quelque chose cloche; l’histoire est trop belle. Il entreprend des recherches qui l’amènent à démonter une grande partie de la légende, pointe les approximations, les erreurs du récit de Valérie. Il apporte surtout, en 2013, ce qu’il considère comme les preuves de la mort d’Ernest: « il est mort assassiné le 26 février 1862 près de Cave City, comté de Calaveras, état de Californie. Une enquête de la justice du comté, deux articles parus dans la presse locale, un acte de notoriété signé par ses amis californiens et un acte de décès certifié par le consulat de France à San Francisco en constituent des preuves incontestables », assure Bernard Aumasson. Des preuves qui ne plaisent pas du tout à une partie du village, certains tenants n’hésitant pas, un jour, à tancer vertement un proche de l’historien, qui vit non loin de Montcigoux, l’incitant à cesser de raconter des « conneries ».

La scientifique bredouille

L’affaire, en somme, s’envenime; alors la gendarmerie intervient. C’est son Institut de recherche criminelle, à Cergy-Pontoise, qui, en février dernier, s’empare du squelette pour un examen approfondi. Mais en avril, c’est la stupeur: au terme de deux mois d’expertise, on ne sait rigoureusement rien de plus sur un squelette qui pourrait, selon les spécialistes franciliens, aussi bien dater de la Guerre de Cent ans, dont certains combats se sont déroulés à Montcigoux, que du XIXe siècle.

« Il manquait beaucoup d’ossements essentiels, toutes les dents, et il avait surtout séjourné dans une terre qui a modifié la composition chimique des os, faussant les analyse chimiques. Les résultats que nous avons obtenus en variant les méthodes pour examiner le squelette étaient tout à fait farfelus » reconnaît le colonel de gendarmerie Patrick Chabrol, qui s’est chargé du transport à l’Institut. « Dans ces conditions, c’est presque impossible de se faire un avis », reconnaît Jean-Claude Verger-Pratoucy, anthropologue de renom qui a examiné le squelette il y a quelques semaines.  « Cependant il semble que la mâchoire porte la trace d’un abcès qui aurait été soigné. Ce type des soins, on n’a su le prodiguer que dans la deuxième partie du XIXe siècle », tente le spécialiste.

Même sentiment chez le professeur Claude Piva, 35 ans de médecine légale, qui a aussi examiné le squelette. Lui estime  -sans pouvoir le prouver non plus, comme il le confesse volontiers-, qu’il s’agit de celui d’un homme, probablement tué «  35 ans environ avant l’exhumation », en 1913 donc. Soit aux alentours des années 1875-1880. « Difficile à croire », objecte Bernard Aumasson, dont l’intime conviction l’amène à penser que le squelette était là avant même la construction de la maison d’Arthur en 1843. « Les dénombrements quinquennaux de la commune, de 1846 à 1876, indiquent qu’Arthur ne vit pas seul. Sous son toit résident d’un à trois domestiques dont, pour le moins, une servante », qui aurait été incommodée par l’odeur de décomposition du corps. « Pas sûr », répond Claude Piva. « Il faut se souvenir qu’à l’époque, il y avait de fortes odeurs dans et autour des maisons, beaucoup plus qu’aujourd’hui. De plus, l’odeur d’un corps qui se décompose dans la terre est beaucoup moins forte que lorsqu’il est à l’air libre. En tout cas, un corps enterré sous la maison familiale sans que personne ne le remarque, cela s’est déjà vu, et plus d’une fois ».

La question principale demeure

« C’est Ernest! » n’en démord pas Alain Vignol. « Bernard Aumasson a fait un travail remarquable, mais pour moi, pour les gens du village, ce squelette est Ernest. L’histoire de sa disparition en Amérique, c’est du pipeau…  Vous croyez qu’au moment de la ruée vers l’or tout était très clair, là-bas? Pour nous, c’est évident: Ernest a organisé sa disparition pour se faire passer pour mort, a fait signer un certificat par quatre ou cinq copains et il est rentré en France », avant de se faire occire, pour de bon cette fois, par son frère. Sauf que cette objection, raisonnable à première vue et à laquelle se raccrochent les tenants de la version « historique », est aujourd’hui difficilement crédible (lire ci-dessous). Ernest Pagnon de Fontaubert est bel et bien mort au Far West, comme l’affirmait Bernard Aumasson. Mais pour le reste, ce sont d’énormes zones d’ombre qui demeurent autour de ce squelette. À commencer par la principale: mais qui diable peut-il être?

« Les recherches confirment la mort d’Ernest en Californie »

Sans rejeter la version « historique », essentielle à ses yeux, l’universitaire Annick Foucrier, spécialiste de la ruée vers l’or, confirme la mort d’Ernest à cave City. Professeure d’histoire à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, Annick Foucrier dirige le Centre de recherches d’histoire nord-américaine. Elle est notamment l’auteure de « Le Rêve californien. Migrants français sur la côte Pacifique, XVIIIe-XXe siècles », paru chez Belin et de nombreux articles sur la ruée vers l’or et les Français qui y ont participé. Pour elle, « les recherches sur les Français partis pendant ruée vers l’or confirment la mort d’Ernest en Californie et le retour d’Ernestine. On s’imagine parfois que la Ruée vers l’Or était une époque sans institutions, où il pouvait se passer n’importe quoi sans que personne ne soit inquiété. Ce n’est pas le cas. Il y avait des institutions, la justice et la police existaient, les assassinats n’étaient pas aussi fréquents qu’on l’imagine, surtout pas ceux de personnalités reconnues et respectées comme Ernestine et Ernest Pagnon de Fontaubert. » Cependant elle rappelle qu’il « est important d’utiliser toutes les sources disponibles, les archives institutionnelles comme les tentatives d’explication de l’époque conservées par la mémoire des villageois, recueillies par Alain Vignol. Les unes et les autres sont révélatrices et essentielles pour comprendre notre passé ».

Un détective engagé sur les traces du tueur

Ce passé, en ce qui concerne la fin de l’épopée américaine d’Ernest et Ernestine, a pu être reconstitué grâce aux diverses recherches menées sur le sujet. Le frère et la sœur ont embarqué au Havre, sur le paquebot Jonas, le 18 janvier 1851, et sont arrivés en Californie le 5 juillet de la même année. Là-bas, ils se sont établis à Cave City, où ils se sont enrichis en devenant commerçants, vendant des objets utiles aux chercheurs d’or. Ernest est mort le 26 février 1862, porteur de 2,6 kilos d’or. Ernestine aurait dépensé 19,30 dollars pour payer les obsèques de son frère, dont un dénommé Lopez s’est chargé de creuser la tombe contre 14,75 dollars. On sait également qu’Ernestine a payé 16 dollars à un détective, un certain Anderson, dès le mois suivant la mort d’Ernest, pour qu’il enquête en marge des investigations officielles. Sans succès. Ernestine a ensuite mis près de trois ans avant de rentrer en France, notamment parce qu’elle tenu à se faire rembourser les nombreuses créances que lui devaient les uns et les autres. Ce qui discrédite encore la thèse d’une disparition volontaire d’Ernest, car Ernestine s’est retrouvée seule, elle, une femme qui parlait mal anglais, à devoir les recouvrer. Elle est y pourtant parvenue, ce qui démontre d’ailleurs qu’elle était parfaitement saine d’esprit, au moins jusqu’à la fin de son séjour américain…


De si maigres pistes…

A l’heure actuelle, la seule certitude qu’ont les observateurs de ce dossier, c’est… qu’ils ne savent pas qui est ce squelette. Quatre pistes se dégagent néanmoins très timidement

-Une personne morte avant l’époque des Pagnon de Fontaubert et la construction de la maison. C’est le sentiment de Bernard Aumasson et de l’une des anthropologues de la gendarmerie.

-Un maraudeur, surpris par Arthur, qui l’aurait tué. C’est l’hypothèse du maire, Gilbert Chabaud.

-Un terrassier de 15 ans, qui a disparu en 1865 à Saint-Pierre de Frugie: c’est une piste soulevée par Bernard Aumasson.

-Claudius Fournier, un ami lyonnais d’Ernestine qui est revenu avec elle en France et dont personne n’a retrouvé la trace.


Paru dans Sud Ouest Le Mag

Textes Jean Berthelot de La Glétais

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