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Texte Jean Berthelot De La Glétais
Photos Rodolphe Escher

Depuis l’arrivée d’une nouvelle préfète passée par Calais, les démantèlements de squats se multiplient à Bordeaux. Des actes qui contribuent à précariser des migrants déjà déboussolés

Je veux démanteler le plus de squats possible. » S’il est une chose qu’on ne peut enlever à Fabienne Buccio, c’est qu’elle ne prend pas les associations au dépourvu. Depuis son arrivée en mars dernier, la préfète de Nouvelle-Aquitaine répète le même mantra, établi lorsqu’elle était en poste dans le Pas-de-Calais entre 2015 et 2017, et avait dû gérer la « jungle » de Calais.

On y discute, les enfants jouent, on fait la cuisine et la vaisselle.

Démantèlements, expulsions et destructions se multiplient ces derniers mois et se sont accélérés depuis le début de l’été. Le Gars rage, la Zone du dehors, L’Ascenseur et bien d’autres squats ont été fermés et leurs occupants jetés dehors, parfois malgré des températures dépassant les 40 °C.
« Avec humanisme » puisque « pour chaque personne évacuée, nous proposons une solution », serine la représentante de l’État. « Mensonges », répondent en substance les associations. « Quelles sont les solutions en question ? Un relogement, certes, mais qui la plupart du temps dure trois jours, une semaine ou deux à tout casser. Et donc on les retrouve dans un autre squat, voire à la rue, très rapidement », soupire, désabusée, Bernie(1), de l’association Bienvenue, membre du Collectif de soutien aux réfugiés. Car pour la plupart, ce sont bien des migrants qui peuplent les squats comme celui de Talence, près de Bordeaux.

Le jardin fait office de place du village.

Une vaste maison ancienne en pierres blanches, dont toute une façade donne sur la rue. Dans le jardin, les conditions de vie semblent dater d’un autre siècle. Une terre boueuse, des installations électriques de fortune, un point d’eau et 23 personnes qui vivent là, dont douze enfants. Plus pour longtemps. Leur squat sera le prochain à être évacué. Alors chaque coup frappé à la porte inquiète : seules quelques heures, peut-être, les séparent du moment où les forces de l’ordre se présenteront. « Dans le respect de la loi », assure Fabienne Buccio. « Mensonges », répètent les associations. « La loi, elle est claire, et il n’y a que nous qui tentions de la faire appliquer », se désole Adrien(1), des Enfants de Coluche, également membre du Collectif de soutien aux réfugiés. « Le droit au logement opposable prévoit que toute personne ait un toit. C’est la compétence de l’Etat, c’est l’Etat qui n’applique pas le droit français. Cela donne la légitimité aux gens de prendre des risques et d’ouvrir des maisons à ceux qui en ont besoin. »

Bernie, bénévole, leur apporte des fournitures scolaires.

Qui sont-ils, ces réfugiés ? Syriens ayant fui la guerre, Albanais tentant d’échapper à une vendetta, Turcs menacés dans leur village, chaque parcours est singulier et chaque demande d’asile un chemin de croix, souvent ubuesque.

Bien des gens préfèrent mourir en France que de revenir à ce qu’ils ont quitté.
Adrien, de l’association les enfants de Coluche.

« On croit parfois que c’est en fonction de l’histoire des gens, de ce qu’ils ont pu vivre, mais on regarde essentiellement s’ils viennent d’un pays considéré comme sûr. Or, cela dépend de la géopolitique de l’Etat français », poursuit Adrien. « L’Albanie, par exemple, est considéré comme un pays sûr : des accords commerciaux ont récemment été signés avec la France. Et en Guinée, on tire sur les manifestants à balles réelles », assure Bernie. « En tant qu’infirmier, j’ai vu des blessures dues à des machettes de personnes venues de pays “sûrs”. Se cantonner à cette notion, c’est nier l’histoire des individus. Les demandeurs d’asile, qui croient arriver dans le pays des droits de l’homme, n’y sont pas préparés, et cela ajoute une souffrance psychologique majeure », détaille Adrien. Sa (1), d’âge mûr et claudicant, fait partie des centaines de migrants (1 500, selon la préfecture) qui occupent l’un des 150 squats de la métropole bordelaise. Il est aussi l’une des 3 200 personnes qui attendent un statut de réfugié. « La mafia de mon pays, l’Albanie, est l’une des plus puissantes au monde, explique-t-il dans un anglais hésitant. Elle s’en est prise à ma famille, m’a tiré dessus, m’a torturé. Si j’y retourne, je meurs, et les miens avec moi. Si l’on me renvoie là-bas, je me suicide. Tout plutôt que de retomber entre leurs mains. » Adrien martèle : « Sam n’est pas une exception. Bien des gens préfèrent mourir en France que de revenir à ce qu’ils ont quitté. » Face à cette situation, le Collectif de soutien aux réfugiés a deux revendications : arrêter les expulsions sans solution durable et réquisitionner une partie des 22 000 logements vacants de la métropole.

La maison en attente de démolition est occupée en majorité par des migrants venus d’Afrique et d’Europe de l’Est.

En « réponse », la préfecture entend intensifier les démantèlements et envisagerait d’ouvrir près de Bordeaux un vaste centre de rétention administrative, antichambre d’un renvoi forcé des migrants dans leur pays. « Avec humanisme. »

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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