L’histoire de Brune, 22 ans
« Ce réveillon improvisé reste l’un de nos meilleurs souvenirs »
Jean Berthelot de La Glétais
Pour le réveillon du 31 décembre 2020, on a longtemps été indécis, mes amis et moi. On était une vingtaine, dans la même école de commerce à Strasbourg, et on savait juste qu’on voulait le fêter ensemble. Ce qui posait déjà un problème : à l’époque, le gouvernement recommandait de limiter les réunions à six personnes, en raison de la crise sanitaire. Il y avait aussi un couvre-feu à 20 heures.
Quelques semaines plus tôt, nous n’avions pas encore décidé où nous passerions à l’année 2021. C’est alors qu’Antoine, l’un de nos amis, a entendu parler d’une fête dans un bunker soi-disant aménagé, dans une petite ville qui s’appelle Sierentz, dans le Haut-Rhin… Il faut savoir qu’en Alsace, il reste beaucoup de bunkers désaffectés qui datent de la Seconde Guerre mondiale.
À première vue, on n’a pas été emballés, cela nous semblait un peu bizarre. Mais on a reçu une vidéo, dans laquelle l’organisateur présentait le bunker. Plusieurs salles avaient bien été préparées, il y avait de l’électricité, un frigo, des projecteurs, du matériel de DJ, des fumigènes… Tout pour passer une bonne soirée. On a donc choisi de venir à cette soirée.
Le 31 décembre, en début de soirée, on se répartit dans cinq voitures, et on se rend dans le village où se trouve le bunker. Il nous faut plus d’une heure pour y parvenir, et on est sur place vers 20 heures, comme convenu. Sauf que nous n’avons plus aucune nouvelle des organisateurs. Nous attendons dans les voitures, en restant discrets puisque nous n’avons pas le droit d’être dehors après le couvre-feu. On coupe donc le contact, ce qui nous empêche d’allumer le chauffage. Je suis avec deux de mes copines, Inès et Julia ; ceux qui connaissent les hivers en Alsace n’auront pas de mal à imaginer que nous sommes frigorifiées, en robes et collants pas très chauds.
Une heure plus tard, quelques ados arrivent, et nous expliquent que le réveillon est annulé : alertée de l’éventualité d’une fête, la police a saisi le bunker et placé un cadenas sur la porte. Évidemment, nous sommes tous assez déçus. Nous sortons des voitures pour discuter de ce que nous pouvons faire, et finalement nous décidons d’aller chez une amie, Manon, dont la maison se trouve à une heure de route. Ses parents sont absents pour quelques jours, et elle nous prévient d’emblée : ils n’apprécieraient pas du tout d’apprendre que leur fille y a organisé une fête ! Il va donc falloir être discrets vis-à-vis des voisins et ne laisser aucune trace de notre passage.
Quatre des voitures quittent en même temps le village où nous étions. Avec Inès et Julia, nous choisissons de leur concéder un peu d’avance car nous avons peur que ce convoi soit trop repérable. Mauvaise inspiration. Lorsque nous sortons de Sierentz, les gendarmes viennent d’installer un barrage routier. Je présente partiellement la situation, en disant que nous avions un réveillon prévu à quelques-uns mais qu’il ne peut finalement avoir lieu. Les militaires nous demandent l’adresse de l’ami chez qui nous allions, nous nous embrouillons en assurant qu’on ne le connaît pas… Ils insistent pour savoir si nous avions prévu de réveillonner au bunker, nous expliquant qu’ils cherchent à identifier les organisateurs. Nous nions ; je pense qu’ils ne nous croient pas mais ils nous laissent tout de même partir. On est soulagées, on s’imaginait déjà passer la nuit au poste.
Nous arrivons dans la maison de Manon vers 22 h 30, bien après les autres qui avaient eu le temps de tout préparer. Ils avaient protégé les meubles avec des nappes et des alèses, recouvert parquets et tables d’une sorte de lino… Ils avaient décongelé quelques pizzas, et il restait un peu de saumon du repas de Noël. Ajouté au sapin qui n’avait pas été démonté, cela donnait un petit air de fête au milieu d’un déménagement, une drôle d’atmosphère !
La soirée a eu du mal à démarrer : le contexte sanitaire, les obligations qui en découlaient, le stress, la déception, tout se bousculait. Et puis petit à petit, l’ambiance s’est détendue, on a commencé à danser, et finalement on a passé un excellent réveillon ! L’un des meilleurs, pour beaucoup d’entre nous.
Avec le recul, je crois que le fait de ne rien attendre de cette soirée improvisée, d’avoir failli finir chacun chez soi, tout cela a enlevé une forme de pression. Et nous avons pu savourer un moment simple entre amis, sans prise de tête, avec une suite à inventer totalement. Cela demeure un excellent souvenir pour tout le monde… ou presque !
Le lendemain, nous avons parfaitement rangé la maison, il ne restait aucune trace de notre passage. Nous avions notamment évacué tous les déchets, que nous avions placés dans les containers municipaux. Problème : certains d’entre nous s’étaient trompés de bac. Deux semaines plus tard, des agents de la Brigade verte, un organisme alsacien chargé de ce genre de tâche, sont venus sonner chez les parents de Manon. Ils avaient retrouvé leur adresse sur une vieille enveloppe jetée ce soir-là… Le contenu des poubelles ne laissait guère de doutes sur le fait qu’une soirée avait eu lieu chez eux. Manon a dû payer une amende, en plus d’une explication un peu tendue avec ses parents. Mais aujourd’hui, elle aussi en rigole en y repensant !