L’histoire de Charlène, 21 ans
« À 18 ans, j’ai travaillé neuf mois dans un Ehpad »
Jean Berthelot de La Glétais
En 2018, j’ai obtenu mon bac littéraire, à 18 ans. Mais je ne savais pas vraiment vers quelles études me diriger. J’ai choisi Langues étrangères appliquées (LEA) à l’Université de Bordeaux.
Il ne m’a fallu qu’une semaine pour comprendre que cela ne me correspondait pas du tout ! Les méthodes d’enseignement si différentes de celles du lycée, le manque de suivi, tout cela ne me convenait pas. Mais je ne savais pas vers quelles études me diriger. Or j’ai toujours été entourée essentiellement d’adultes, et même de personnes âgées, y compris dans mon enfance. Ma mère est gendarme, et prenait son service très tôt. Ce sont mes grands-parents maternels qui, jusqu’au lycée, m’amenaient en cours et venaient me chercher à la sortie. J’étais souvent avec eux, ils s’occupaient de moi mais j’aimais aussi beaucoup les aider.
J’ai réfléchi à l’idée de devenir infirmière. Malheureusement, cela s’annonçait compliqué en ayant fait un bac littéraire. J’ai alors eu l’idée de tenter de travailler quelque temps dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). J’ai opté pour un service civique, qui permet de signer un contrat de six à douze mois et de s’en dégager rapidement si nécessaire. J’ai eu immédiatement bon nombre de propositions, et j’ai choisi un Ehpad privé catholique. Le courant était bien passé avec le directeur.
Mes horaires changeaient toutes les semaines : de 6 heures à 14 heures, de 10 à 18 heures ou de midi à 20 heures. Mes tâches, elles aussi, évoluaient selon ces horaires. Il me fallait parfois accueillir les familles ou préparer les repas, d’autres fois assurer les animations, etc.
Il y a dans cet Ehpad, comme dans beaucoup d’autres je crois, un manque criant de personnel. Chaque seconde est comptée, et le temps que l’on doit accorder aux résidents est restreint. Cela n’empêche pas que des liens particuliers se sont noués avec certains. Il y avait Aline, par exemple, dont la maladie d’Alzheimer était très avancée. Cela l’amenait à avoir des mots très durs, y compris envers son fils quand il venait la voir. J’ai mis deux mois à la comprendre. Je me suis rendu compte que j’avais face à moi une femme très bienveillante, qui avait fait beaucoup de belles choses dans sa vie. Nous nous asseyions parfois dans le jardin et je me souviens d’avoir alors réussi, pendant quelques minutes, à lui parler à elle et non à la maladie.
J’étais très attachée, aussi, à Suzanne. À 101 ans, elle avait le visage le plus marqué que j’avais jamais vu, l’âge l’avait littéralement redessiné. Cela la faisait ressembler à un petit moineau rieur, comme si ses rides lui maintenaient un sourire permanent. Elle n’entendait plus grand-chose mais avait toute sa tête et était très gentille, très douce. Quand j’ai appris qu’elle était morte, j’ai longuement pleuré dans les toilettes. Et — c’est un peu ridicule — mais j’en ai presque voulu à la personne qui a pris sa chambre, sa place à la salle à manger quelque temps après.
Il y a aussi des moments de bonheur, bien sûr, des fous rires avec des consœurs ou des résidents, les larmes du dernier jour en découvrant que l’une d’eux m’avait écrit un petit compliment. Et puis le sentiment d’avoir beaucoup mûri, et surtout été très utile durant ces neuf mois.
Mais tout cela m’a confirmé qu’il y a un fossé entre le fait de m’occuper de mes grands-parents et celui de travailler en Ehpad. L’envie de devenir infirmière ou aide-soignante m’est passée. C’est très éprouvant, les horaires sont épuisants, on est tiraillée par les demandes des autres, on vous dit en permanence que vous n’en faites jamais assez… Je trouve que ces professionnelles, dans leur très grande majorité des femmes, ne sont pas assez remerciées de tout l’amour, de l’infinie patience qu’elles déploient.
Cela m’a amenée, également, à me poser beaucoup de questions sur la manière dont je vieillirai, à savourer ma jeunesse. À réfléchir aussi sur la solitude, qui m’a marquée chez certains résidents. À 18 ans, je savais déjà que je ne voulais pas avoir d’enfants. Je me suis rapprochée de femmes qui n’en avaient pas eu et que plus personne ne venait voir, mais je n’ai pas changé d’avis sur ce point. Je me souviens ainsi de Georgette, qui terminait une vie durant laquelle elle avait fait de nombreux voyages, connu beaucoup d’histoires d’amour, à une époque où ce n’était pas bien vu. Elle était très libérée et ne regrettait rien du tout. J’ai aussi en tête cette résidente, dont un seul des huit enfants lui rendait visite quelques minutes, de loin en loin. Un jour, les larmes aux yeux, elle m’a confié : « Il y en a sept pour qui je ne compte pas, et un qui vient pour que je lui fasse un chèque. » J’ai commencé alors à imaginer la manière dont j’aimerais finir ma vie : dans une maison de la campagne italienne, entourée de livres et d’amis. C’est bizarre, non, de penser à cela quand on a 18 ans ?