L’histoire de Louis, 19 ans
« Le harcèlement aurait pu me coûter la vie »
Jean Berthelot de La Glétais
Jusqu’au début de ma primaire, je me sentais bien à l’école. J’étais bon élève, j’avais l’impression que c’était facile d’avoir de bonnes notes… Tout se passait bien. Et puis quelques enfants de l’école ont commencé à s’en prendre à moi régulièrement. Je les ai laissés faire, ça ne me perturbait pas plus que ça au début. Mais ça s’est aggravé. Ils sont devenus de plus en plus nombreux à le faire. En CM1, j’étais vraiment devenu un bouc émissaire : on m’insultait, on me rabaissait… J’en ai parlé à mon instituteur mais il n’a pas agi. Pour lui, tant que je ne me faisais pas taper, tout allait bien…
Les enfants qui m’insultaient étaient de petits « leaders », donc les autres les suivaient. Les élèves qui continuaient à me parler étaient mal vus, et rapidement plus personne ne m’a approché. Cela continuait, à chaque rentrée c’était plus dur. Le collège est arrivé, et j’ai retrouvé ceux qui m’insultaient ; on est dans une petite ville de Gironde, tout le monde se suit dans sa scolarité.
En cinquième, ça a vraiment empiré ; ce n’était plus des insultes régulières, c’était permanent. Tout le temps, tout le temps, tout le temps… J’en parlais à mes professeurs, qui n’intervenaient jamais. Mes parents, eux, me disaient que ça passerait, que mes agresseurs allaient m’oublier. Sauf que ce moment n’est jamais arrivé. Ils ne m’ont pas lâché. Petit à petit, j’ai commencé à couler. J’avais peur d’aller en cours, j’étais tout le temps fatigué. Je devenais irritable, susceptible, à fleur de peau… En quatrième, j’ai complètement perdu pied : j’ai commencé par manquer mon bus scolaire. Sans faire exprès au début, puis de manière complètement consciente : je ne voulais plus souffrir. J’ai commencé par manquer un mois de cours, puis deux… le collège appelait mes parents, qui me faisaient culpabiliser. Et c’est vrai, je me sentais coupable. Mais je ne pouvais pas y retourner.
L’année suivante, j’ai redoublé ma quatrième et je suis allé vivre chez ma tante, loin de mes harceleurs. Ça ne se passait pas trop mal, mais j’avais énormément de séquelles de la vie « d’avant ». Je m’attendais à me faire insulter tout le temps, agresser, j’avais développé ce que l’on appelle une « hypervigilance ». C’est épuisant. Je n’arrivais même pas à suivre les cours. J’ai décroché en cours d’année.
Alors, avec mes parents et les médecins qui me suivaient, on a décidé que j’irais en hôpital psychiatrique. On imagine parfois que c’est un endroit où il n’y a que des fous, mais ce n’est pas forcément le cas. Moi, j’y ai croisé des gens très lucides, qui avaient seulement besoin d’aide à un moment. On m’a soigné, donné un antidépresseur et ça a marché, j’allais mieux. Alors, mes parents m’ont sorti de l’hôpital et réinscrit au collège où j’allais avant, pour que j’y fasse ma troisième.
Mes harceleurs n’étaient plus là, puisqu’ils étaient partis en seconde. Malgré tout, j’étais dans le même lieu, là où j’avais vécu tant d’agressions. C’était trop dur, j’ai déprimé à nouveau. Alors je suis parti dans un centre où l’on peut étudier tout en étant soigné. J’étais en troisième, mais comme je n’avais pas fait une quatrième entière, je n’arrivais pas à suivre car il me manquait des bases. J’ai à nouveau décroché, et à partir de mars 2018, encore une fois, je n’ai plus été scolarisé. Je restais chez moi à ne rien faire, mes parents ne savaient plus comment me sortir de là. Je ne mangeais que des biscuits, je me réveillais à 13 h tous les jours, je ne faisais plus rien…
Et puis, au fil des mois, j’ai commencé à vouloir aller mieux. Ça a commencé par de petites choses, comme se brosser les dents. Ça n’a l’air de rien, mais ce genre de petites victoires aide à avancer. J’ai fait les vendanges, aussi, pendant quinze jours, ce qui m’a permis de gagner un peu de sous et de retrouver de l’estime pour moi. Et puis je me suis intéressé aux scolarités dites alternatives, ces écoles qui sont faites pour les enfants ou adolescents qui, comme moi, ne trouvent pas leur place ailleurs. Tout près de moi, à Libourne, l’une d’elles venait d’ouvrir. J’en ai entendu parler, alors j’ai demandé à mes parents d’appeler pour se renseigner.
Et j’ai rejoint Cours Singulier : ici, on suit des cours « normaux », sauf qu’on est quatre ou cinq par classe. On avance donc plus vite et surtout on a une relation privilégiée avec les profs. Ils ne nous disent pas ce qu’on doit faire : on le décide avec eux. Ça nous rend responsables de notre travail parce qu’on s’engage vis-à-vis d’eux, on n’a pas envie de les décevoir tout en ayant conscience qu’on le fait pour nous. Par exemple, moi j’ai tendance à tout remettre au lendemain. Ici, on m’aide à lutter contre ça et on me donne envie d’y arriver. On a aussi des horaires très allégés, de 10 h à midi puis de 14 à 15 ou 16 h. Grâce à tout cela, j’ai pu rattraper mon retard et reprendre ma scolarité depuis novembre dernier. Je suis en Première L et ça se passe bien.
Avec le recul, je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’ai été harcelé. Mais surtout pourquoi aucun adulte n’est intervenu ; cette passivité, de mes parents, des professeurs, je ne me l’explique pas. Chaque fois que j’entends qu’un enfant ou un adolescent se suicide, ça me bouleverse. Je me dis que cela aurait pu être moi, car j’y ai pensé souvent. Le harcèlement aurait pu me coûter la vie. Mais je me suis accroché. Si je devais donner un conseil, c’est ça : il faut s’accrocher, et en parler aux adultes. On finit toujours par trouver un adulte qui entend, comprend et nous aide.