Home
Sur les ronds-points, dans les rassemblements… Depuis le 17 novembre, dans l’Hexagone, les femmes sont bien présentes. Elles disent les fins de mois toujours plus justes, leurs difficultés de mères célibataires, leur sentiment d’injustice sociale. Elles racontent aussi comment ce mouvement les a galvanisées, elles qui n’avaient pour la plupart jamais participé à des manifestations.

 

Sandra, 34 ans, coiffeuse dans la somme

 

« C’est pour mes enfants que je me bats »

 

Il y a trois mois encore, Sandra Lebdel vivait un quotidien sans histoire. En instance de divorce, la jeune femme de 34 ans partageait sa vie entre son salon de coiffure à Mailly-Maillet (80), ses amis et ses enfants. Aujourd’hui, ces derniers la surnomment « la Marianne rousse ». Avec les « gilets jaunes », Sandra s’est transformée en pasionaria de la lutte sociale. « C’est pour Emeric (17 ans), Leann (11 ans) et Timero (8 ans) que je me bats. Je leur ai rappelé que si leurs grands-parents ne s’étaient pas mobilisés en 1968, ils n’auraient pas les mêmes acquis sociaux. Je me bats pour eux, et pour mes clientes. » Ces dernières années, dans son salon de coiffure, Sandra a vu l’inquiétude creuser les visages. Ses clientes ont espacé les rendez-vous. Certaines ont cessé de venir. « Les gens n’ont plus les moyens de se faire plaisir », assène Sandra. Elle a proposé aux plus fidèles de jouer leur chauffeur, ou de les coiffer à domicile, prenant l’essence à son compte. Mais ça n’a pas suffi : son chiffre d’affaires a été divisé par deux en dix ans. « Certains doivent faire leurs courses à crédit et mettent le doigt dans l’engrenage du surendettement, raconte-t-elle. On oublie la pauvreté invisible, quelqu’un qui a un toit sur sa tête mais qui ne peut pas remplir son frigo. » Alors depuis novembre, trois jours par semaine, elle tient le piquet sur le rond-point d’Albert. « On a mis notre vie entre parenthèses pour quelque chose d’important. » Quand elle parle du rondpoint, c’est le lien social retrouvé qu’elle décrit. Elle raconte des discussions à bâtons rompus, la solidarité, la résolution de conflits. On devine qu’elle est l’une des leaders du coin. Celle qui bat le rappel des troupes. Même si, rappelle-t-elle, « il n’y a pas officiellement de leader ». Sous le gilet jaune, Sandra a manifesté pour la première fois de sa vie. « J’ai vu un manifestant de 60 ans touché par un tir de Flash-Ball, à Amiens. J’ai été frappée par un canon à eau. Le tout sans entendre la moindre sommation », décrit celle qui pense abandonner le gilet. « C’est à cause de Florian Philippot (l’ancien bras droit de Marine Le Pen a déposé la marque “Les Gilets Jaunes” et entend s’associer à des représentants du mouvement aux élections européennes de mai, ndlr). » A la place, elle portera un brassard jaune tricoté par une dame du coin et continuera d’appeler à un référendum d’initiative citoyenne.

 

Johanna, 28 ans, fonctionnaire dans les Bouches-du-Rhône

 

« A 1 300 euros par mois, je suis juste sur tout »

 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans le mouvement des « gilets jaunes » ?

 

Je n’ai jamais milité dans un parti ou syndicat, mais j’ai toujours eu des convictions. Quand j’ai vu passer les messages et les premiers groupes Facebook en préparation du 17 novembre, j’ai compris qu’il se passait quelque chose qui allait au-delà de la grogne contre la hausse du carburant. Il y a un ras-le-bol général. Je me suis inscrite dans un groupe et on a organisé la première manifestation à Fos-sur-Mer (13).

 

Votre « ras-le-bol » à vous, c’est quoi ?

 

Le carburant, c’était la goutte d’eau. Je suis séparée du père de ma fille, et comme il est dans les Alpes, je dois faire 500 km pour aller le voir, avec 24 € de péage ! A 1 300 euros par mois, je suis juste sur tout. Le pire, c’est que j’ai une conscience écologique, mais justement, au quotidien, je ne peux pas vivre et consommer de façon responsable : il me faudrait soit plus de temps, soit plus d’argent,et je ne trouve pas ça normal.

 

Vous aimez bien manifester ?

 

Ça dépend. Les premières manifestations se sont bien passées, les forces de l’ordre locales étaient compréhensives. On a eu un excité dans nos rangs et on l’a évincé. Mais après,ça m’a fait un peu peur. Du coup, j’y vais moins, mais j’ai créé une page Facebook(1) qui rassemble 600 personnes pour réfléchir sur le mouvement et se rencontrer.

 

Que pensez-vous du « grand débat ». Répond-il à vos attentes ?

 

J’ai lu les 35 questions. Il y a quantité de sujets qu’il n’aborde pas, comme le référendum d’initiative citoyenne. Que ce soit le système éducatif, l’accès aux soins, l’agriculture, il y a beaucoup de choses à repenser. Est-ce que ce débat va changer les choses ? Plus personne n’a confiance.
(1) Collectif Citoyen gilets Jaunes – Fos-sur-mer.
Christine, 50 ans, fonctionnaire territoriale dans les Yvelines

 

« Dans ce mouvement, on aura gagné une belle solidarité »

 

Quand avez-vous rejoint les « gilets jaunes » ?

 

J’ai entendu parler du mouvement pour la première fois le 17 novembre, à la télé. Ça m’a tout de suite parlé, le discours sur le pouvoir d’achat, le ras-le-bol d’une précarité généralisée. Moi, je m’en sors encore, même si avec le gel des points d’indice dans la fonction publique, ça devient chaque année plus compliqué. Mais je fais face à la précarité dans mon travail, depuis vingt ans. Ces dernières années, les profils ont changé. Même des couples où les deux travaillent ne s’en sortent pas. Je suis dans l’action sociale, c’est déjà une forme de combat, c’était naturel que je rejoigne le mouvement.

 

Aviez-vous déjà manifesté ?

 

C’était ma première fois. J’ai rejoint un groupe du 78 sur Facebook et je suis partie manifester à Paris, fin novembre. Je suis arrivée par l’avenue Kléber, sur le rond-point de l’Etoile. J’ai vu la violence policière, surtout de la part de la Bac. J’ai interdit à mes fils (16 et 22 ans, ndlr) de manifester. J’ai participé à trois manifs du samedi, mais elles devenaient de plus en plus violentes… J’ai rencontré des femmes qui avaient trop peur pour continuer. Céline Chevi (Aux armes, citoyennes !) m’a demandé si je voulais me joindre aux organisatrices des marches de femmes. J’ai adhéré au groupe.

 

Cet engagement est-il galvanisant ?

 

On est bien pendant les quelques heures de la manifestation. On se sent portées. Dans ce mouvement, on aura gagné une belle solidarité. En tout cas, j’ai rencontré des chômeurs, des directeurs de banque, des profs… Il y a cette fraternité. Mais c’est épuisant. L’organisation prend beaucoup de temps : répondre à tous sur les réseaux sociaux, organiser les covoiturages, faire les déclarations en préfecture, se coordonner…

 

La lettre du président Macron, le grand débat : est-ce suffisant pour faire raccrocher les gilets ?

 

La colère est trop forte. Il y avait déjà eu des coups de semonce, avec les Bonnets Rouges, les Indignés. Ils n’ont pas été pris en compte. Maintenant que le mouvement est parti, il sera dur à éteindre.
Sophie, 44 ans, opératrice dans un centre d’appels en gironde

 

« Il faut du sang neuf »

 

« On leur dit d’arrêter de nous taper dessus, ils nous rétorquent : “OK, on va taper différemment.” » Dans sa maison près de Saint-André-de-Cubzac, en Gironde, Sophie(1) ressasse son incompréhension face aux réponses du gouvernement. « On dirait qu’ils font exprès de nous mettre en colère », soupire cette militante de la première heure, mobilisée dès le 17 novembre pour bloquer le péage de Virsac. Opératrice dans un centre d’appels, Sophie ne considère pourtant pas être « particulièrement à plaindre ». Elle et son mari, plombier, gagnent à deux environ 3 000 euros par mois, suffisant pour subvenir à leurs besoins et à ceux d’Antoine(1), leur fils de 3 ans. « On est dans la classe intermédiaire, les fins de mois sont compliquées. Mais ce n’est rien à côté de ce que doivent vivre des mères célibataires, par exemple. C’est pour elles, pour toutes les personnes qui sont dans la misère que je me bats », assure Sophie. Elle dénonce, en vrac, l’évasion fiscale, la vaccination obligatoire, les fermetures d’écoles, les baisses de la retraite ou l’article 123 du traité de Lisbonne, sans parvenir tout à fait à justifier ce dernier point. « Je m’engagerai dans le mouvement jusqu’au bout, c’est une certitude. » Le bout ? « Il faut du sang neuf, que tous ces politiques corrompus dégagent », dit Sophie, qui ne vote plus depuis la présidentielle de 2012 et ne le fera pas tant que le vote blanc ne sera pas pris en compte. « Pourquoi eux (les élus, ndlr) ont droit à un faste incroyable, touchent encore leur salaire même après leur mandat, pendant que le peuple crève de faim ? Qu’ils commencent par réduire leur train de vie, ensuite on pourra discuter. » Dégoûtée par les violences lors des derniers rassemblements, la quadra ne s’y rend plus. Mais reste prête pour d’autres actions : « Ce qui est sûr, c’est que bloquer les gens, c’est contre-productif. Il faut trouver d’autres moyens d’action, la grève illimitée, par exemple. Si plus personne ne travaille, les riches arrêteront peut-être de s’enrichir… »

 

(1) À la demande de l’intéressée, les prénoms ont été modifiés.

 

Jean Berthelot de la Glétais, Anna Borrel et Caroline Lumet

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s