Home
Près de Bordeaux, Extinction Rébellion a investi un ancien centre médical dont il compte faire un premier « ilot » de résistance, espérant à terme créer un réseau de lutte contre la crise sociale et environnementale.
Depuis la terrasse, c’est peut-être l’une des plus belles vues de Bordeaux. L’endroit se prête à la contemplation du monde tel qu’il va, mais aussi tel qu’il ne va plus ; parce que l’urbanisation irréfléchie, l’industrialisation des quais, tout cela saute aux yeux. Dans cette rue sur les hauteurs de Cenon, en bordure immédiate de la capitale girondine, le bâtiment occupé par Extinction Rébellion — XR pour ses sympathisants — a tout du symbole, à plus d’un titre. Les militants écologistes du mouvement ont investi, depuis la mi-janvier, cet ancien centre de soin, pour y installer une Maison de l’écologie et des résistances. C’est une première, en France, pour XR, jusqu’ici surtout connu pour ses actions spectaculaires de désobéissance civile non violente, comme le blocage — à vélo — du périphérique parisien en juillet dernier ou l’occupation du complexe commercial Italie Deux en octobre. À Bordeaux, les représentants de ce mouvement international de sensibilisation à la crise sociale et climatique, créé en mai 2018, s’étaient déjà montrés particulièrement actifs : affiches géantes Place de la Bourse, trottinettes électriques mises hors service, ou encore blocage du pont Chaban-Delmas, empêchant qu’il soit relevé et qu’il laisse passer un bateau de croisière, figurent notamment à leur palmarès.
Un lieu de vie pour le quartier
L’occupation illégale de Cenon s’inscrit dans la continuité de ces actions, qui ont valu à Extinction Rébellion une popularité certaine dans la région. « À chaque fois que nous organisons une réunion publique, il y a au bas mot 200 personnes qui viennent », explique « Runa », 26 ans, l’un des coordinateurs bordelais. « Nous avons grossi très vite, et nous nous heurtions à des limites infrastructurelles, puisque nous n’avions pas d’endroit permettant de faire vivre la démocratie, et pas de moyens pour louer de grandes salles. » Dans l’immense bâtiment de l’ancien centre médical, resté plus d’un an inoccupé, ce ne sont pas les vastes espaces qui manquent : au rez-de-chaussée, les militants écologistes aménagent peu à peu les pièces, affectant à chacune une destination bien précise. « Nous voulons que ce soit un lieu de rencontre, de formation, une base arrière où l’on puisse accueillir, transmettre, créer du lien social », commence Agrippine, 32 ans, elle aussi coordinatrice du mouvement à Bordeaux et qui habite désormais sur place avec Runa, deux autres militants et deux réfugiés soudanais. « Notre ambition, c’est de faire entrer l’écologie dans le quotidien et dans le monde réel. Mais pas seulement à travers une démarche individuelle ; au contraire, on veut créer un projet de Société qui mette en lien les gens dans une démarche collective et politique, au sens premier du terme ».
Apprentissage de la désobéissance
Projections, débats, conférences, apéritifs, cantine solidaire, réunions avec des associations et collectifs « amis », Extinction Rébellion entend aussi organiser des ateliers « zéro déchet » et de permaculture, des cours de soutien scolaire ou encore des formations à la désobéissance civile. « On apprend à répondre et à s’opposer par la non-violence, dans les gestes et les paroles, à ne pas insulter ni pousser les forces de l’ordre, mais à leur résister par des techniques précises, par exemple en s’agrippant les uns aux autres. C’est à la fois un savoir-faire et un savoir-être particuliers », détaille Runa. « Désobéir, cela ne s’improvise pas. Ce n’est pas évident de remettre en cause la légitimité d’un système, d’une Société. Mais il en faut en passer par là : l’approche légaliste ne fonctionne pas, on le voit bien », regrette Agrippine. L’occupation des locaux de Cenon s’inscrit dans cette logique ; illégale, elle vaut aux militants d’être attaqués en justice par la mairie, qui demande leur expulsion et assure qu’elle avait l’intention d’y installer prochainement une école de musique. « N’importe quoi », tranche Joël, un riverain venu ce soir-là voir de plus près ses nouveaux voisins. « C’était peut-être un vague projet, mais il n’y avait rien d’acté. Nous, on préfère voir les locaux occupés par un groupe constructif et non violent, plutôt que squattés par des gens agressifs ou des pillards », soupire le retraité. De fait, les locaux ont fait l’objet de déprédation durant leur désaffection, des pièces en cuivre des tuyauteries ayant notamment été volées. À terme, Extinction Rébellion espère « négocier un bail gratuit avec la mairie, à l’image de ce qu’ont fait les Grands Voisins à Paris », poursuit Agrippine. « À long terme, plus on créera des ilots de résistance, plus on les mettra en réseau, et plus on aura de chances de créer un archipel susceptible, ensuite, de renverser la donne. »

 

Photos Rodolphe Escher
Texte Jean Berthelot de La Glétais

Paru dans Grazia, le 16 février 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s