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Du Sénégal à la Guyane

 

Vingt-deux concurrents, partis dimanche de Saint-Louis, rallient Cayenne à la rame et en solitaire. Une performance sportive aux valeurs humanistes.

Et puis la lumière rouge, enfin. Dimanche dernier, 10 heures : les fumigènes allumés par les directeurs de course ressemblent à une délivrance pour les 22 concurrents du Bouvet Rame Guyane. Leurs avirons fendent alors les eaux tranquilles du fleuve Sénégal. Quelques kilomètres plus loin, ils entrent dans l’Atlantique, l’océan que ces galériens volontaires ont choisi de traverser en solitaire entre Saint-Louis, l’ancienne capitale du Sénégal et de l’Afrique occidentale française, et Cayenne. Massés sur le vieux pont Faidherbe, à quelques mètres de l’Hôtel de la Poste où Mermoz avait ses habitudes, les Saint-Louisiens observent avec bienveillance ces Français un peu fous. « La course est très appréciée, ici », avance Ibrahima, étudiant en philosophie et vendeur ambulant. « Saint-Louis vit de la pêche et surtout du tourisme, poursuit-il. Cet événement permet de parler de la ville et c’est déjà une très bonne chose, mais les organisateurs se sont en plus appuyés sur des professionnels locaux et entretiennent la mémoire d’un passé qu’il ne faut pas oublier. »

Mémoire des esclaves

Au-delà de la performance sportive, Bouvet Rame Guyane est d’abord, en effet, une aventure humaine, aux valeurs affirmées d’emblée par les participants. « Nous ne sommes pas là par hasard », assure Jean-Luc Torre, 47 ans, comédien et metteur en scène dont la troupe, Créalid, joue précisément… Ulysse,au même moment, sur les planches du théâtre de Poissy. « La course évoque l’esclavage, en reliant Saint-Louis, plaque tournante du commerce triangulaire, à l’Amérique, destination fréquente des bateaux négriers. Elle entretient aussi la mémoire des bagnards, puisque le prologue s’est fait sur l’île de Ré, d’où partaient les galères, et l’arrivée est prévue à Cayenne, où nombre d’entre eux étaient détenus. » Le passé donc est au coeur de l’esprit de la course, mais les problèmatiques actuelles de l’Afrique ne sont pas oubliées par les concurrents. « J’ai profité de la course pour monter une association », confie Pierre Katz, 57 ans, organisateur de salons nautiques, sensible au thème de l’agriculture et qui a tenu à n’embarquer que des aliments biologiques fournis par une coopérative vannetaise, délaissant les lyophilisés. « Je viens de passer deux jours dans un village près de Saint-Louis et j’y ai apporté des vêtements ainsi que des fournitures scolaires, précise- t-il. Je compte surtout leur permettre d’acquérir une pompe, car ils cultivent déjà le sorgho, notamment, et sauraient faire pousser des légumes s’ils avaient de l’eau. » La course est elle-même impliquée dans une association d’aide aux femmes sénégalaises en milieu rural et la performance sportive aura donc d’autant plus d’écho qu’elle ne sera pas tout à fait inutile.

« Une aventure humaine »

Pour rallier la Guyane, les meilleurs concurrents devraient mettre une quarantaine de jours, soit environ 780.000 coups de rame et 100 à 120 kilomètres parcourus quotidiennement. Pour tous les skippers engagés, étonnament solidaires avant le départ de la course, entretenant notamment les embarcations de leurs concurrents, la plus belle victoire serait que tous les participants se retrouvent à l’arrivée, et qu’aucun n’abandonne en cours de route. « La compétition, pour moi, est vraiment secondaire, confirme Pierre Katz. Je retiens d’abord l’aventure humaine, la relation privilégiée tissée par tous les skippers. C’est aussi, je pense, l’occasion pour chacun de se retrouver seul, en parfaite harmonie avec la mer et son bateau durant une quarantaine de jours. C’est une expérience magnifique. » Jusqu’au milieu du mois prochain, 21 hommes et une femme vivront cette aventure hors norme, à la recherche de leurs propres limites et d’un idéal un peu absurde, celui d’un monde solidaire qui sait apprendre de ses erreurs.

 

Jean Berthelot de la Glétais

 

 

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