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Mort subite

 

« La défaite ou la mort ». A cette injonction, les joueurs du FC Start, ex-Dynamo de Kiev, n’ont pas cédé, battant l’équipe de l’armée allemande en 1942. Seuls deux d’entre eux en réchappèrent.

Hiver 1941. Nikolaï Trousevitch a froid, bien sûr, et peur, surtout. Depuis l’arrivée de l’armée allemande à Kiev, le 19 septembre, la ville est devenue un enfer dans lequel près de 100.000 Juifs ont déjà trouvé la mort. Pelotonné sur une couverture, sa sébile à ses pieds, il regarde avec circonspection l’homme qui s’approche de lui et qui lui demande, avec un fort accent allemand, s’il est bien le « grand » Trousevitch. L’ancien gardien de but du Dynamo de Kiev, champion d’URSS en 1936, vient de rencontrer celui qui va lui sauver la vie. Provisoirement. Il s’appelle Josef Kordik, et ce boulanger allemand installé à Kiev depuis plusieurs années, grand admirateur du Dynamo et de son football alerte et technique, décide de cacher son idole, profitant de la relative confiance qu’inspire sa nationalité aux autorités nazies.

Kordik, le « Schindler » local

Très vite, Kordik n’a plus qu’une obsession : avec l’aide de Trousevitch, il va parcourir Kiev pour tenter de retrouver tous ses anciens partenaires du Dynamo, club évidemment dissous dès la prise de la ville par les nazis, puisque symbole sportif de la réussite ukrainienne. Jour et nuit, les deux hommes sillonnent la capitale : Klimenko, Kuzmenko, Kortykh, Goncharenko, Sviridovsky ; un à un, les footballeurs devenus mendiants pour la plupart, jetés à la rue par les combats ayant ravagé la ville, trouvent refuge dans la boulangerie. Ayant vu, pour beaucoup, leurs proches périr sous les balles allemandes, les anciens partenaires récréent une famille au sein de laquelle les discussions portent, bien souvent, sur la gloire passée du Dynamo et les années d’insouciance. Une idée folle germe, peu à peu, dans l’esprit de Trousevitch, incontestable leader de la petite troupe dont il fut, jadis, le capitaine : reformer une équipe, rejouer au football, manière de pied de nez superbe. Le FC Start naît ainsi sur les cendres du Dynamo, clandestin au départ, puis porté bientôt par tout le petit peuple de Kiev, qui voit en ces footballeurs des symboles de résistance à l’occupant. Désireux, précisément, d’étouffer ce symbole dans l’oeuf, les nazis envisagent dans un premier temps de passer par les armes les joueurs du FC Start. Oui, mais leur popularité et leurs exploits passés risquent d’en faire des martyrs, et la décision est donc prise de briser le mythe sportif, avant d’anéantir les hommes. Le 7 juin 1942, une sélection de soldats allemands stationnés à Kiev est ainsi opposée au FC Start. Mal nourris, très faibles, les Ukrainiens n’ont, en théorie, qu’une chance infime de bien figurer face à des hommes en bien meilleur état physique. Le FC Start s’impose pourtant 7-2.

Une bande de pouilleux

Humiliés, les Allemands envoient ensuite une équipe hongroise, alors que la sélection magyare a atteint la finale de la dernière Coupe du monde. Elle s’en sort un peu mieux et ne perd « que » 6-2. Les Roumains qui leur succèdent encaissent, eux 11 buts. La popularité du FC Start atteint alors son paroxysme, et les nazis estiment que la plaisanterie a assez duré. Le 17 juillet, une sélection venue spécialement d’Allemagne arrive à Kiev ; elle aussi encaisse un sévère 6-2. Cette fois, Berlin décide d’en finir et envoie l’équipe de la Luftwaffe, mise en avant par Hitler lui-même comme instrument de propagande. Le 6 août, cette formation qui ressemble fort à la « sélection nationale » du Reich, parfaitement entraînée, affronte donc le FC Start, une bande de pouilleux décharnés et en guenille. Les Ukrainiens l’emportent 5-1.

Refus du salut nazi

C’en est trop pour les autorités nazies, si attachées à la supériorité supposée de la race aryenne, dans le sport en particulier. Trois jours plus tard, dans un stade Zénith plein à craquer, la même équipe de la Luftwaffe est opposée au FC Start. Sans surprise, les Ukrainiens, qui refusent en début de match de faire le salut nazi, mènent 2- 1 à la mi-temps. Dans les vestiaires, un dignitaire allemand fait alors irruption et propose un marché aux joueurs de Kiev : s’ils perdent, ils auront la vie sauve. S’ils gagnent, tous seront abattus. Interdits, les Ukrainiens envisagent un temps de ne pas revenir sur le terrain. Le souvenir de leurs familles massacrées, la clameur immense d’un stade qui attend leur retour ont pourtant raison de leurs réticences. Ils reviennent sur un terrain désormais ceint d’un double-rideau de soldats et s’imposent 5-3, l’attaquant Alexeï Klimenko, 18 ans, se permettant même, à quelques secondes du terme et alors que le score est acquis, de dribbler un défenseur puis le gardien avant de dégager le ballon au centre du terrain, dédaignant le but vide. Le match s’achève sur cette ultime humiliation, et les nazis ne peuvent évidemment laisser leurs adversaires impunis.

Deux survivants

Un à un, tous les joueurs du FC Start sont donc arrêtés par les Allemands. Seuls deux d’entre eux, Goncharenko et Sviridovsky, parviennent à s’échapper. Les autres sont emmenés dans des camps, torturés pendant plusieurs semaines puis abattus, conformément à la menace faite par l’officier SS. Nikolaï Trousevitch meurt ainsi en février 1943, exécuté d’une balle dans la nuque. Le corps du gardien ukrainien, lequel avait tenu à revêtir son maillot avant d’être abattu, est ensuite enterré dans une fosse commune. Le 6 novembre de la même année, Kiev est libéré par l’armée soviétique et Goncharenko et Sviridovsky, cachés par le réseau de résistance local, sont là pour assister à la déroute de l’armée allemande. Depuis 1971, un monument en l’honneur du FC Start célèbre, devant le stade Zénith, la mémoire des « Joueurs qui sont morts la tête haute devant l’envahisseur nazi ». Rarement, sans doute, le terme de « héros »ne fut mieux approprié pour qualifier des footballeurs.

 

Jean Berthelot de la Glétais

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