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Auteure et réalisatrice, Nora Philippe publie « Cher Pôle Emploi », lettres de chômeurs répondant pour la plupart à un avis de radiation.

Par Jean Berthelot de La Glétais

Son documentaire, sorti en 2013 et qui reparait début juin en DVD, avait fait beaucoup de bruit: « Pole Emploi, ne quittez pas » racontait le quotidien d’une agence de Seine-Saint-Denis. Cette fois, Nora Philippe publie chez Textuel « Cher Pole Emploi », un recueil de lettres envoyées par des chômeurs à cette même agence, le plus souvent pour tenter de contester une décision de radiation. Alors que la France a battu un nouveau record de chômage en avril et compte désormais 3,509 millions de demandeurs d’emploi, cet ouvrage interpelle et permet « que ces existences soient mises au jour et non plus cachées, pour contribuer à une prise de conscience », espère Nora Philippe.

Qu’est-ce qui vous a touchée dans ces lettres, au point de vouloir les publier?

C’est notamment leur caractère intime. Si, dans quelques siècles, cette correspondance est retrouvée, je présume que nos descendants se demanderont comment une telle intimité peut transparaitre de ces écrits, alors qu’en retour ils obtiennent le plus souvent des réponses froides, pas personnalisées. Cette intimité montre, selon moi, combien ces demandeurs d’emploi sont rendus vulnérables par la bureaucratie, celle de Pôle Emploi en l’occurrence. De son fonctionnement collectif, en tout cas, puisque parmi les conseillers beaucoup sont, évidemment, très humains…

En dépit de leurs situations souvent critiques, ces demandeurs d’emploi ne semblent pas en vouloir à l’administration…

Non, et cela rejoint cette vulnérabilité que j’évoquais. Pôle Emploi ne cesse de demander des justificatifs, donc aux chômeurs de se justifier. Cela s’ajoute à une forme de crispation idéologique de la Société d’aujourd’hui, où les demandeurs d’emploi sont souvent vus comme des fraudeurs, des profiteurs. Ils se sentent accusés, se défendent, mais ils n’ont pas d’autre posture. C’est d’autant plus vrai qu’ils n’ont pas, le plus souvent, les moyens idéologiques, politiques ou surtout administratifs de contester.

Parmi ces moyens, il y a la maitrise de la langue française. Comment interpréter le fait que la plupart de ces lettres témoignent d’immenses lacunes en la matière?

C’est un point qu’il est important de ne pas cacher, mais de souligner au contraire: comment sortir de la précarité ces populations-là, ces centaines de milliers de Français qui ne savent pas écrire ou à peine? Cette inégalité est l’un des signes du dysfonctionnement de l’école, notamment, mais de la République plus globalement. Ceux qui viennent d’un milieu social privilégié ne seront jamais pénalisés sur ce point, alors que les autres resteront à l’écart d’une relation administrative normale, et surtout du marché de l’emploi. Il n’y a pas de solution simpliste à ce problème, mais c’est une question cruciale car cette marginalisation que l’on voit à l’œuvre n’est pas sans lien, à mon sens, avec la montée de l’extrême-droite. La République doit y apporter une réponse.

 

Publié dans le Grazia du 29 mai 2015

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