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Rencontre / Leçons de polar

Deon Meyer : « Je réécrirais différemment chacun de mes livres »

Dans chaque numéro, Sang-froid interroge un auteur de polar pour qu’il révèle les coulisses de son travail littéraire. Deon Meyer s’y prête à son tour, dévoilant un processus d’écriture singulier et mouvant.

 

Deon Meyer est un enfant de la Rainbow Nation, la nation arc-en-ciel rêvée par Desmond Tutu pour son Afrique du Sud, alors en proie aux déchirements raciaux. Du rugby, l’homme a gardé une carrure de troisième ligne. De ce jour de février 1990 où l’ex-président De Klerk annonça la libération de Nelson Mandela, c’est un souvenir ému qu’il a conservé, autant qu’il y trouvait l’inspiration de ses futurs romans. Tour à tour journaliste, rédacteur publicitaire, attaché de presse, ce fils d’un électricien et d’une mère au foyer doit à ses parents un amour immodéré pour la littérature. L’écriture le guette, donc: Deon Meyer se tourne vers elle au milieu des années 90, vers le polar plus précisément. À travers ses héros récurrents, Mat Joubert ou Benny Griessel, c’est l’Afrique du Sud, ses paradoxes, ses richesses culturelles que l’on entrevoit. Ses failles, aussi, ses doutes et ses tâtonnements. Meyer a choisi d’écrire en afrikaans, cette langue germanique issue du néerlandais, parlée en Afrique du Sud et en Namibie. Sa langue maternelle, certes, mais qui le prédisposait a priori à une forme de confidentialité ; aucun traducteur n’est suffisamment qualifié, par exemple, pour transposer ses romans directement de l’afrikaans au français. Qu’importe, Meyer a tenu bon et il a eu raison puisqu’il fait partie, aujourd’hui, des auteurs de polars les plus lus à travers le monde, comme son ami intime Michael Connellly. En France, en particulier, ses romans connaissent un vif succès, notamment Kobra, Les Soldats de l’aube ou 7 Jours. Rencontre avec un écrivain pas forcément sans reproche, mais en tout cas sans peur. « J’ai passé toute ma vie en Afrique du Sud. Vous voudriez que j’aie peur de quoi ? »

 

L’histoire

 

C’est quelque chose que je répète très souvent : chacun de mes livres est différent. Alors, très logiquement, la manière dont je les construis varie énormément, elle aussi, à chaque fois. Mais il y a un socle commun, évidemment. Par exemple, je ne crois pas du tout à ce qu’on appelle l’inspiration, à quelque chose qui viendrait, ou non, à force de l’attendre. L’inspiration existe peut-être pour d’autres, mais je n’ai pas cette chance, ce luxe même. Moi, je crois plus à la transpiration qu’à l’inspiration. Parce que développer des histoires, c’est du boulot. Il faut travailler à la collecte d’idées, qui nous viennent de la vie, de nos expériences, de nos sentiments. En lisant, en écoutant, en regardant autour de nous. Il faut bosser pour évaluer la qualité des idées que vous avez, il faut les tester pour savoir si elles apportent vraiment quelque chose, si elles s’assemblent comme les pièces d’un puzzle. Jusqu’à ce que vous en trouviez deux, trois, quatre qui, effectivement, s’assemblent parfaitement et vous permettent de construire une histoire que vous trouvez vraiment intéressante.

Pour en revenir au « socle commun » de chaque livre, j’ai toujours un début et une fin quand je me lance dans un roman. Une fin potentielle, en tout cas. Mais je n’ai jamais de « milieu », c’est ce que je vais découvrir au fil du processus d’écriture. Et quand je termine, le début est toujours le même, celui que j’avais écrit initialement. La fin, elle, est parfois différente mais il arrive aussi qu’elle reste similaire à mon idée de départ. Quoiqu’il en soit, je la rédige toujours en dernier, cela me semble plus logique.

 

Les idées

La première de mes démarches, lorsque je m’attaque à un roman, c’est de m’entretenir avec des experts du sujet que je vais aborder. Donc, à chaque fois que j’en ai la possibilité, je vais à leur rencontre, je suis des policiers dans leur travail, par exemple. Mais ce n’est pas toujours possible. Donc je lis beaucoup de choses, des livres, des journaux, des magazines… Je cherche des documentaires, des séries télé qui abordent le sujet qui m’intéresse. Internet également m’est d’une grande utilité dans cette tâche.

Parfois, j’ai l’idée d’un livre et il me faut trois ans pour commencer à l’écrire, pour le « préparer ». Dans d’autres cas, deux à trois mois suffisent. Mais je n’arrête jamais de me renseigner sur le sujet que je traite avant d’avoir écrit la dernière ligne. J’ai un autre principe, je n’abandonne jamais une idée. Parfois, certaines restent en suspens, le temps que je les affine. Mais je ne les laisse jamais complètement tomber.

Concernant les sujets que j’aborde, je ne ressens aucune obligation. On me fait souvent remarquer que l’apartheid fait partie des thèmes qui reviennent régulièrement dans mes livres. C’est vrai, mais je n’ai pas l’impression que j’aie le devoir d’en parler. Je crois simplement, mais fermement, que l’histoire et les personnages sont ceux qui déterminent ce dont je vais parler. Et donc, si pour les besoins de l’histoire, je dois faire référence au passé récent de mon pays, l’Afrique du Sud, je ne me l’interdis pas.

Et si je ne me sens pas contraint d’aborder certains sujets, mais, a contrario, je ne m’en interdis aucun. Ma seule limite, en fait, c’est que je n’écris que sur des thèmes qui m’intéressent. Si ça ne m’intéresse pas, je ne les aborde pas, tout simplement.

 

La France

 

Même si j’en parle souvent, mon pays n’est pas le seul qui m’intéresse et compte à mes yeux. La France, par exemple, occupe une place de choix. Sa littérature, d’abord, m’a inspiré, comme celle d’autres pays, bien que je n’aie pas la chance de parler suffisamment bien le français pour pouvoir lire en version originale. Je me contente donc des traductions.

Pour autant, je ne pourrais pas dire que j’admire particulièrement un auteur français. Mes références sont anglophones et la liste est longue. Je pourrais citer J.M. Coetzee, William Gibson, Michael Connelly, Robert Harris, Ian Rankin, Lee Child, Stephen King, Michael Ridpath, John Sandford, George P. Pelecanos, Douglas Kennedy, Mark Bowden, Anthony Beavor, John D. MacDonald, EdMcBain, John le Carré, Frederick Forsyth, Ted Allbeury, Robert B. Parker,  Stephen Pinker…

Mais au-delà de la littérature, je suis amoureux de la France et de Bordeaux en particulier. Avec ma compagne, Marianne, nous y passons six semaines chaque année. J’adore la culture française, les gens, l’histoire, le mode de vie, la nourriture et le vin. En fait, la France me stimule. Intellectuellement, notamment.

 

Les adaptations

 

J’écris des livres, mais aussi des scénarios pour la télévision ou le cinéma, et j’ai été journaliste. Dans chaque cas, la façon d’écrire est différente, évidemment. En terme de longueur, de structure ou d’approche, cela change beaucoup de choses. Quand vous écrivez pour le cinéma, vous devez par exemple toujours garder en tête la question du budget. Mais en fait, je vois beaucoup plus de similitudes que de différences dans tout cela. À chaque fois que j’écris, je m’efforce de respecter l’inteligence du lecteur et le temps qu’il consacre à la lecture de mon livre. Je donne vraiment le meilleur de moi-même, et je n’ai de cesse de réécrire, jusqu’à ce que je sois certain de ne pas pouvoir faire mieux.

Si j’ai écrit des scénarios spécifiquement pour le cinéma, certains de mes livres y ont aussi été adaptés. Cela a donné à chaque fois des films très différents. Le premier, Jakhalsdans, était une comédie romantique, et j’y suis très attaché, notamment parce que ça a été un gros succès. Le deuxième, Le Dernier tango, c’est moi-même qui l’ai réalisé. J’ai beaucoup appris et j’en suis très fier. Enfin le troisième, La Ballade de Robbie de Wee, a été le premier film d’action tourné en afrikaans, donc c’est forcément quelque chose de spécial pour moi.

 

Les rituels d’écriture

 

Je n’ai pas beaucoup d’habitudes bien ancrées lorsque j’écris, et c’est peut-être aussi ce qui fait que mes livres sont si différents les uns des autres. Le seul rituel que j’aie, je crois, c’est de commencer la journée avec un gros mug de café très fort, que je bois pendant que je relis et réécris ce que j’ai fait la veille.

J’ai quand même des conditions préférentielles pour écrire : j’ai besoin d’être dans la pièce dédiée à cette activité, chez moi. Je ferme la porte et je baisse les stores, car j’ai besoin de l’obscurité pour rédiger. Je n’ai qu’une lampe allumée sur le bureau, pour pouvoir lire le dictionnaire, mes notes, ou un livre en rapport avec le sujet que je traite.  J’écris sans musique, sans bruit parasite. Je ne veux aucune distraction. Et j’essaie de le faire tous les jours, sept jours par semaine donc, quand c’est possible, c’est-à-dire quand je ne suis pas en voyage. Je peux comprendre que l’on voie cette routine comme quelque chose d’ennuyeux, mais en réalité, pour moi, c’est tout le contraire. Lorsque l’écriture va bien, c’est une grande joie de travailler. Je trouve quand même le temps de faire du VTT pendant une heure tous les jours, de lire un livre ou de regarder un film.

Je commence à travailler le matin, aux alentours de 5h30, en relisant donc ce que j’ai écrit la veille. Ensuite, je prends mon petit-déjeuner avec Marianne, et je lis les journaux du matin. Juste après avoir fait cela, je commence à écrire pour de bon, et je continue jusqu’à ce que je n’arrive plus à me concentrer suffisamment. Parfois, j’écris pendant six à huit heures, parfois cela me prend plutôt 14 à 16 heures. C’est peut-être cette irrégularité qui explique une grande différence de temps d’écriture d’un livre à l’autre. J’ai parfois mis 11 mois à rédiger certains livres, comme Ikarus ou Cobra. Pour d’autres, cela m’a pris deux ans: c’est le cas de A la Trace et du roman qui sera publié en octobre, L’année du lion.

Lorsque je n’écris pas, je consacre mon temps à la production de longs métrages et de séries télévisées, puisque je suis associé dans une société spécialisée dans ce domaine. Je fais beaucoup de séances de signatures, aussi. C’est un plaisir de rencontrer des lecteurs, des auteurs et des gens en général. Mais cela peut devenir épuisant, parfois. Alors Marianne et moi gardons du temps pour faire de longues promenades, à pied ou en VTT. Nous aimons aussi voyager.

 

La difficulté d’écrire

 

On me parle parfois du syndrome de la page blanche. C’est quelque chose que je n’ai jamais ressenti. Je fais partie des écrivains qui ont besoin de payer des études à leurs enfants, c’est donc un luxe que je ne peux me permettre.  Cela n’empêche pas que chaque livre soit difficile à écrire, pour une raison ou pour une autre. Dans certains cas, c’est commencer à écrire qui est dur. Dans d’autres, c’est d’arriver à garder le rythme tout au long du roman. Parfois, c’est mettre un point final qui est ardu. Et comme, à chaque fois, les attentes des lecteurs et des critiques sont de plus en plus élevées, la pression et la difficulté augmentent elles aussi.

En fait, si c’était à refaire, je crois que je récrirais différemment chacun de mes livres. Parce que j’apprends beaucoup à chaque fois que j’en termine un. Donc je me dis toujours que je regrette de ne pas avoir mieux écrit le précédent. Ce qui ne m’empêche pas, évidemment, de ressentir de la satisfaction dans l’écriture. Elle peut se manifester sous des formes très diverses. Parfois c’est un mot, un paragraphe, une phrase que l’on est heureux d’avoir trouvés. Parfois c’est le premier mail d’un lecteur qui nous touche…

 

Les personnages

 

Concernant mes personnages, je ne sais pas vraiment comment je leur donne naissance. Il n’y a pas de recette miracle, en fait. Quand je pense à un personnage, j’essaie d’imaginer son passé, son profil psychologique, sa vie, sa personnalité, et je commence à écrire. C’est pendant l’écriture que j’apprends vraiment à mieux le connaître. Et à l’apprécier. Car mes personnages sont comme mes enfants. Je les aime tous, et de la même manière. Mat Joubert,  Zet Van Heerden, Thobela Mpayipheli, Martin Lemmeur et, évidemment, Benny Griessel, tous sont proches de moi quand j’écris un roman dans lequel ils apparaissent. Et ils me manquent tous lorsqu’ils n’y apparaissent pas.

De tous, Mat Joubert est probablement celui qui me ressemble le plus, même s’il n’est absolument pas un autre moi. D’ailleurs, je n’aurais aucune envie d’être l’un d’entre eux, je suis très heureux d’être celui que je suis. Parfois, leurs destins m’échappent, lorsque je m’aperçois en cours d’écriture que ce que j’avais prévu initialement est supplanté par une idée qui améliore l’histoire. Mais pas forcément au point de les faire mourir. L’écriture, c’est ce qui remplit mon réfrigérateur, donc avant de tuer qui que ce soit je dois réfléchir de manière très approfondie aux conséquences que cela pourrait avoir.

 

Son parcours

 

Je n’ai pas vraiment décidé de devenir écrivain, dans la mesure où je n’ai jamais pensé que ce serait possible. J’ai commencé à écrire de la fiction car j’avais besoin de m’échapper d’une réalité difficile pour des raisons personnelles, mais j’ignorais si j’avais ou non du talent. Et à l’époque, aucun écrivain rédigeant en afrikaans n’arrivait à vivre de sa plume, donc je ne me faisais guère d’illusions.

Au passage, on me demande parfois pourquoi je rédige en afrikaans et non en anglais, langue que je maitrise parfaitement, comme tous les Sud-Africains. Mais c’est pour une raison simple : c’est ma langue maternelle, tout simplement, et je crois que chaque auteur écrit dans sa langue maternelle.

Pour en revenir au fait d’être écrivain, je le suis devenu et j’en ai pris conscience à mesure que l’écriture est devenue mon métier.

Le succès a mis beaucoup de temps à venir – plus d’une décennie. Pendant ce temps, j’ai écrit entre 04h00 et 07h00 chaque matin, avant de partir au travail. C’était dur, mais ça valait la peine.

Si j’avais un conseil à donner à ceux qui veulent suivre cette voie, il tiendrait en trois mots : « read, read, read! » « Lisez, lisez, lisez ! » C’est la base. Ensuite, si vous travaillez dur, si vous faites de votre mieux, si vous poussez très loin vos recherches, si vous lisez des centaines de livres sur le sujet que vous avez choisi, vous y arriverez. Respectez le lecteur, respectez la langue, apprenez et continuez d’apprendre, écrivez chaque jour, et vous devriez éviter tous les écueils.

Ma seule ambition, c’est tout simplement de faire en sorte que le lecteur consacre son temps et son argent à quelque chose qui en vaille vraiment la peine. Le livre idéal, pour moi, c’est celui que le lecteur ne parvient jamais à lâcher.

 

Paru dans la revue Sang-Froid

Propos recueillis et traduits par Jean Berthelot de La Glétais

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