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En septembre 2012, une famille britannique d’origine irakienne et un cycliste français étaient retrouvés morts dans les bois de Chevaline, en Haute-Savoie. Alors procureur d’Annecy, Eric Maillaud s’est vu confier cette affaire qui n’a, pour l’instant, jamais été élucidée. Mais qui, par son ampleur et sa résonance médiatique, l’a profondément marqué…

 

Et soudain, sous les néons blafards des projecteurs de la gendarmerie, elle apparaît. Portée par six hommes en blanc, la fillette est présentée face au petit public silencieux, presque prostré. On l’assied. Elle sourit. Dans la nuit, dans toute cette mort, elle est la vie. « Irrémédiablement, elle m’évoque le Christ enfant. C’est une image de tableau, une scène de film. C’est irréel. » Quand on lui demande le premier souvenir qui lui revient de l’affaire de Chevaline, Eric Maillaud n’a pas besoin de réfléchir longtemps. Des souvenirs de cette tuerie, celui qui était à l’époque procureur de la République du Tribunal de grande instance d’Annecy en garde pourtant beaucoup. « À tous points de vue, c’est l’affaire la plus marquante de ma vie, celle qui a nécessité le plus d’investissement, occasionné le plus de tension nerveuse », avoue l’expérimenté magistrat de 55 ans.

Petit retour en arrière. Nous sommes le 5 septembre 2012, sur les hauteurs du lac d’Annecy. Vers 14 heures, William Brett Martin quitte sa maison de vacances de Lathuile pour s’adonner à sa passion, le VTT. Ce Britannique d’origine néo-zélandaise de 53 ans, ancien pilote de la Royal Air Force, arrive dans Chevaline et s’engage vers un chemin forestier. Sur la route, il est doublé par un 4×4 vert, par une moto et par un cycliste, lequel est manifestement meilleur « grimpeur » que lui.

Ce cycliste, William Brett Martin le retrouve quelques minutes plus tard, à 15h45. Il est étendu sur un parking de départ de randonnée, juste devant un break bordeaux immatriculé en Grande-Bretagne. L’ancien militaire croit d’abord à un accident de la circulation. « Mais en m’approchant, j’ai vu qu’une enfant très jeune titubait sur la route, confiera-t-il quelques jours plus tard à la BBC. Au début, j’ai pensé qu’elle était en train de jouer car on aurait dit, de loin, qu’elle tombait en rigolant comme le font les enfants. Mais il est apparu clairement qu’elle était gravement blessée et qu’elle était couverte de sang. » Le Britannique se dirige alors vers la voiture, dont le moteur tourne toujours. Il brise la vitre côté conducteur, coupe le contact, et se trouve face à « une scène digne d’un film d’Hollywood ». À l’avant, git Saad Al-Hili, 50 ans, Britannique d’origine irakienne. Sa femme Iqbal, 47 ans, ainsi que la mère de celle-ci, Suhaila al-Hallaf, 74 ans, sont à l’arrière.

De nationalité suédoise, d’origine irakienne également, elles aussi ont été abattues. Chacune des victimes a reçu plusieurs balles, dont deux dans la tête. « Il est devenu évident que ces blessures n’avaient rien à voir avec un accident, raconte-t-il. C’est le genre de choses qu’on ne s’attend jamais à rencontrer dans sa vie. J’ai commencé à devenir un peu inquiet et j’ai regardé dans les bois pour vérifier s’il n’y avait pas un dingue ou qui que ce soit qui se cachait avec une arme et si je n’allais pas être le prochain à me faire tirer dessus. » William Brett Martin tente alors d’appeler les secours, mais son portable ne capte pas. Il place la fillette, blessée par de multiples coups au visage, en position latérale de sécurité. Il sort le corps du cycliste, Sylvain Mollier, de l’axe du break, pour éviter qu’il ne soit écrasé au cas où les freins du véhicule lâchent. Le quinquagénaire enfourche son VTT et croise presque aussitôt Philippe D., un randonneur dont le portable, lui, borne bel et bien.

À 15h48, les pompiers sont prévenus — ce qui dénote, au passage, le sang-froid de l’ancien pilote qui a su réagir en moins de quatre minutes. « Pour ma part, je suis prévenu un peu avant 16 heures », se souvient Eric Maillaud, sans qu’un effort de mémoire considérable ne soit nécessaire. « C’est difficile à oublier, sourit-il tristement. Certains professionnels parlent de pressentiment sur ce genre d’affaires, l’impression a priori qu’elle va s’avérer compliquée. Pour ma part, à ce moment-là, je ne ressens pas cela. Bien sûr, je prends conscience du nombre important de victimes, ces quatre morts, cette fillette héliportée. Mais je suis très loin d’imaginer la complexité de l’affaire. En d’autres termes, rien ne laissait immédiatement présager que l’enquête ne serait pas bouclée très rapidement avec l’inculpation d’un voisin irascible, par exemple. Un fait divers non moins tragique, mais plus “banal”. »

 

Un coup de fil qui change tout

 

Arrivé très rapidement sur les lieux, le procureur Maillaud découvre une scène digne du Dormeur du val, de Rimbaud, et de son « trou de verdure où chante une rivière », paisible en apparence seulement. « Mais paisible, tout de même, oui, aussi étrange que cela puisse paraître, insiste Eric Maillaud. Il n’y a pas forcément, d’ordinaire, une agitation folle à cet endroit. Mais là, en plus, la scène vient d’être “gelée” par les enquêteurs, donc plus personne n’y a évidemment accès. Il faut imaginer ce parking en haut d’une combe, où l’on n’entend que l’eau, le silence, les oiseaux. Et là, ce véhicule à l’arrêt, ce cycliste à terre… » Et des investigations qui ont déjà débuté. « Immédiatement, évidemment, on comprend que les victimes ont été tuées par balles, qu’il ne s’agit vraisemblablement pas de meurtres suivis d’un suicide, donc qu’il y a eu intervention d’un tiers. Nous comprenons aussi rapidement qu’il s’agit probablement d’une famille britannique, au regard de l’immatriculation du véhicule, mais nous ne l’identifions que plusieurs heures plus tard, aucun document n’étant retrouvé dans la voiture ».

Les victimes sont la famille Al-Hilli et, très rapidement, leur identité est rendue publique par la trentaine de journalistes déjà groupée au bas de la route forestière. « Nous étions un mercredi et, le vendredi, une rencontre au sommet était prévue entre le président de la République, François Hollande, et le Premier ministre britannique, David Cameron. Je pense que c’est ce qui explique que les journalistes aient été si nombreux, si vite. » Obligeant le procureur de la République à organiser une conférence de presse à 19 h 30, « pour ne pas laisser dire un certain nombre d’erreurs ». Lesquelles, et pas seulement dans les premières heures, seront tout de même légion, compliquant même parfois la tâche des enquêteurs.

Mais la médiatisation a dans l’immédiat un effet inattendu. Vers 23 heures, le gérant du camping Europa de Saint-Jorioz, sur les rives du lac d’Annecy, reconnait la famille : il s’agit des Al-Hilli, qui séjournent dans son établissement, et il n’y a pas une fillette, mais bien deux ! La jeune Zainab, 7 ans, celle qui a été blessée et conduite à l’hôpital de Grenoble, a une petite sœur de 4 ans, Zeena. Le gérant prévient les gendarmes, et c’est la stupéfaction sur les lieux du crime. « Nous n’avions jusque là aucune raison d’imaginer qu’il puisse y avoir une deuxième fillette, puisque nous venions tout juste d’identifier la famille et que, par ailleurs, la voiture ne disposait que d’un siège enfant. Après s’être assurés que les victimes étaient bien mortes et pas seulement blessées, les enquêteurs n’avaient plus touché à rien, en attendant l’arrivée des spécialistes de l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN). »

Le coup de fil venu du camping change tout : aussitôt, six gendarmes en combinaison blanche fouillent le véhicule et ne tardent pas à trouver Zeena. La fillette était littéralement restée cachée sous les jupes de sa mère, échappant sans doute ainsi à la mort, et n’avait pas bougé depuis plusieurs heures. C’est donc l’image de sa sortie de la voiture, entourée des gendarmes, qui restera la plus forte dans l’esprit d’Eric Maillaud.

 

« La communication, on s’en passerait bien »

 

La frénésie médiatique, elle, ne fait à ce moment-là que commencer. « Après une seconde conférence de presse, à minuit, je n’ai fait que répondre à des appels de journalistes. J’ai dû couper mon téléphone à 5 heures pour pouvoir dormir quelques minutes et, à 7 h 30, j’étais de nouveau sur le pont. Dans ces cas-là, la communication, on s’en passerait bien. Elle pollue forcément l’enquête… » Laquelle n’a pas vraiment besoin de ça. Car si, dès le départ, de nombreuses hypothèses sont émises, chaque porte ne tarde pas à se refermer une à une. Il y a l’arme, d’abord, pas banale : un pistolet automatique Luger p.06 Parabellum. Ancien, pas très précis, susceptible de s’enrayer… elle fait d’abord penser à une arme d’amateur local, d’autant qu’elle a en partie été produite en Suisse, toute proche, des années plus tôt.

Un amateur ? L’hypothèse est battue en brèche par le procureur. « Pour moi, c’est le travail de quelqu’un qui a une très grande habitude des armes. La fusillade sur les Al-Hilli a eu lieu alors que le père tentait une manœuvre désespérée pour tenter de s’enfuir, la voiture était donc en mouvement. Or 17 des 21 balles tirées ont atteint les victimes, aucune n’a touché l’aile ou, plus globalement, la carrosserie du break. Le tout, en rechargeant deux fois un Luger qui ne peut contenir que 8 balles. C’est le travail d’un professionnel. Quant à l’objection selon laquelle l’arme ne serait pas celle d’un professionnel, il est plausible que le tueur se la soit procurée aux alentours. Il n’y a guère que dans les films que l’on voit les tueurs prendre le risque de passer les frontières avec leur propre pistolet pour aller honorer un “contrat”. Le plus souvent, ils se procurent des armes localement. Celle-là était facile à acheter et n’était pas vraiment traçable même si on avait mis la main dessus, de nombreux exemplaires étant en circulation aux alentours. Autre hypothèse, c’était, pour une raison ou une autre, l’arme de prédilection du tueur, celle qu’il avait l’habitude de manier. »

Un professionnel, donc, a priori : voilà qui ne présage rien de bon pour la simplicité du travail des enquêteurs. Le fameux motard aperçu à proximité, sur un sentier interdit aux engins motorisés, restera, lui, longtemps introuvable. En février 2014, un homme est finalement placé en garde à vue, puis mis hors de cause. Hélas, l’information a fuité. L’ex-policier devenu agent de sécurité en Suisse perd son emploi et voit « sa famille détruite », comme il le confiera plus tard. Le 4×4 aperçu par William Brett Martin, dont le volant se trouverait à droite ? Évaporé. La piste d’un mari courroucé par le cycliste Sylvain Mollier, réputé séducteur ? Là encore, cette piste s’évanouit rapidement. Reste celle du frère de Saad Al-Hilli, Zaid.

Depuis plusieurs mois et la mort de leur père, tous deux ne s’entendent plus ; c’est là un euphémisme. Les millions de livres d’héritage font l’objet de discussions âpres, de convoitises qui ravivent de vieilles rancœurs fraternelles. Au point que Saad aurait confié à plusieurs reprises craindre une action violente de la part de son frère, allant jusqu’à changer les serrures de sa maison, y installer une alarme et même enregistrer toutes ses conversations avec Zaid. « Nous étions donc dans l’obligation de nous intéresser à lui, se souvient Eric Maillaud. Et ce, d’autant plus qu’il a menti au départ en négligeant de nous parler de la haine qu’il éprouvait pour son frère. Or les témoignages recueillis ont montré qu’ils se haïssaient bel et bien, et que ça ne datait pas de la mort de leur père. Ce dernier avait, de son vivant donc, confié la gestion de ses affaires au frère cadet, Saad, après avoir découvert que son aîné, Zaid, s’était joué de lui. » Mais là encore, les enquêteurs font chou blanc ; rien ne leur permet d’affirmer qu’il s’agit d’un fratricide.

 

« Un immense point d’interrogation »

 

Une seule « porte », finalement, n’est pas totalement refermée : celle qui mène aux activités irakiennes de Al-Hilli. Dans son pays d’origine, la famille aurait un temps été proche de l’ancien raïs, Saddam Hussein. La fortune amassée par les Al-Hilli en Irak leur aurait-elle valu de profondes inimitiés ? « Nous aurions aimé nous en assurer. Mais, après avoir répondu favorablement à notre demande sur le principe, la justice irakienne a refusé de collaborer », regrette Eric Maillaud. Les enquêteurs et le procureur se retrouvent dans l’impasse. Ils n’en sortiront jamais vraiment, et Eric Maillaud sera finalement nommé à Clermont-Ferrand en juillet 2016. « Cinq ans plus tard, personne n’a de conviction. L’hypothèse privilégiée reste celle du tueur isolé, mais il y a autant de questions que de réponses. Voilà comment se résume cette histoire pour moi : en un immense point d’interrogation. »

Même si, au-delà de l’enquête, le procureur retire quelques certitudes de Chevaline. « Je crois être, à la base, quelqu’un d’assez méticuleux. Mais j’ai appris avec Chevaline à l’être plus encore, presque à l’extrême. À ne négliger aucune hypothèse de travail non plus, même les plus loufoques. Et à ne pas oublier que l’humain reste au cœur de notre travail. Bien sûr, les expertises sont essentielles, mais la technologie ne permet pas tout, et le dialogue demeure essentiel. J’ai appris également à ne pas hésiter à faire travailler deux équipes en même temps sur la même expertise : cela peut froisser des susceptibilités mais surtout faire progresser plus vite l’enquête. »

Autre expérience inédite : la coopération avec les autorités britanniques dans le cadre de l’Unité de coopération judiciaire de l’Union européenne, Eurojust. « On n’est jamais préparé à la complexité que l’on va rencontrer entre deux systèmes judiciaires qui ne se ressemblent pas, ni aux incompréhensions qui peuvent, tout d’un coup, geler un processus car les enquêteurs britanniques ont le sentiment que vous les critiquez alors qu’il s’agit d’une manière différente de travailler, regrette Eric Maillaud. Par exemple, nous avons mis cinq jours avant d’autoriser le rapatriement en Grande-Bretagne de Zeena, la plus jeune des deux fillettes des Al-Hilli. Nous voulions simplement être certains qu’elle ne risquerait rien et que toutes les mesures étaient bien prises pour assurer sa sécurité. Ça n’a pas forcément été bien compris. »

Mais ses critiques les plus acerbes, c’est bien aux journalistes qu’il les réserve. « Je ne les accuse ni collectivement ni individuellement, mais un certain nombre d’entre eux ne se sont pas comportés correctement, déplore-t-il. Ainsi, c’est par la télévision que les enfants de Sylvain Mollier ont appris la mort de leur père. Le frère de Sadd Al-Hilli a été jeté en pâture, de même que l’ancien policier, sans oublier d’autres victimes de la médiatisation de cette affaire », et notamment cet ex-légionnaire et connaissance du cycliste Sylvain Mollier qui, un temps soupçonné, a fini par se donner la mort en 2014. « Je pense que l’on devrait engager une réflexion collective sur le rôle des médias. Quand l’affaire intéresse quelques journalistes locaux, un code de bonne conduite arrive, le plus souvent, à être instauré. Mais quand vous en avez 125 face à vous, c’est impossible. Lorsqu’on sait que certains médias ont offert 150 000 euros pour récupérer des photos des autopsies, cela fait réfléchir… On peut se tromper, mais quand il y a volonté de désinformer, de blesser », estime Eric Maillaud.

Lequel, bien loin d’Annecy, continue de suivre les avancées de l’enquête, quasi inexistantes depuis quelques mois. « J’ai le sentiment, pourtant, qu’un jour ou l’autre on finira par expliquer aux trois enfants de Sylvain Mollier pourquoi leur papa n’est plus là, à Zeena et Zainab pourquoi leur grand-mère et leurs parents ont été tués ce jour-là. »

Paru dans la revue Sang-Froid

Textes Jean Berthelot de La Glétais

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