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Photos Magali Maricot

Il y a 80 ans, des dizaines de milliers de réfugiés républicains espagnols débarquaient en France, dont une grande partie dans le Sud-Ouest. Leurs descendants se battent pour que leur histoire ne tombe pas dans l’oubli et que leur mémoire soit perpétuée.

Des réfugiés qui fuient la guerre dans des barques de fortune battues par les flots, instables, chavirant, parfois. Des autorités indifférentes à leur sort, voire inhumaines dans le traitement qu’elle réserve à ces migrants. Des populations divisées entre la compassion et une exaspération largement entretenue par des fantasmes alimentés par l’extrême droite. Pas de doute, la situation des réfugiés républicains espagnols, fuyant l’avancée des troupes franquistes il y a 80 ans, connait une résonance particulière ces derniers mois. « À l’époque, on les appelait les réfugiés. Aujourd’hui, on dit les migrants. Je trouve étonnant ce changement de vocable. Ils ont énormément en commun : ils ont quitté leur pays en guerre, doivent se reconstruire mais ne sont pas bien accueillis. La seule différence, c’est qu’à l’époque la France a accueilli 500 000 réfugiés espagnols. Aujourd’hui, elle prend peur pour quelques milliers de migrants. On se sent forcément solidaires d’eux, de leurs enfants ». Celui qui parle s’appelle Jose Garcia Mendez, il est l’un des deux coprésidents de l’association bordelaise Ay Carmela. « Nous l’avons créée en septembre 2006 », se souvient l’autre coprésident, Eric Fernandez Quintanilla. « Nous rassemblons sur trois ou quatre générations des filles, fils, petits-enfants et amis des Républicains espagnols et de la cause qu’ils défendaient ».

120 000 réfugiés en 6 mois

Petit retour en arrière : nous sommes en juillet 1936, et le Frente Popular, comme le Front Populaire en France, vient de remporter des élections majeures. Mais beaucoup d’Espagnols n’acceptent pas la victoire de cette coalition de gauche particulièrement progressiste, « en particulier en matière de droits de femmes puisque favorable à leur droit de vote, à l’avortement, au divorce, etc. », rappelle Éric Fernandez Quintanilla. Des putschistes d’extrême droite, emmenés en particulier par des généraux, prennent alors les armes. Aidés notamment par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ils plongent le pays dans une sanglante guerre civile qui va durer trois ans. En avril 1939, le conflit s’achève par l’avènement du « Caudillo » Francisco Franco, le triomphe de ces Nationalistes sur les Républicains, lesquels doivent souvent fuir pour éviter d’être emprisonnés ou passés par les armes. S’ils ne l’ont pas encore fait ; car tout au long de la guerre d’Espagne, les victoires des Nationalistes ont déjà poussé leurs adversaires à quitter le pays. Pour rejoindre la France, en particulier ; une vague d’arrivées massives a d’ailleurs lieu entre Saint-Nazaire et Pauillac, entre mai et octobre 1937, au moment de l’effondrement du « Front Nord » tenu par les Républicains entre Bilbao, Santander et les Asturies. Il y a précisément 80 ans, donc, des dizaines de milliers d’Espagnols débarquaient sur les côtes, principalement girondines, dans des conditions parfois correctes mais trop souvent déplorables. « Et alors qu’ils se pensaient sauvés, ils ont été accueillis de façon inhumaine dans des camps de concentration », rappelle Jose Garcia Mendez.

« Défendre les valeurs que nos parents ont portées »

« Camps de concentration », le terme paraît exagéré ? Il n’est pas encore officiel, mais c’est pourtant celui qu’emploiera l’administration française à partir de février 1939 pour désigner certains des lieux où elle place ceux qu’elle nomme pudiquement les « indésirables étrangers », « et qu’elle n’hésite pas, à l’occasion, à renvoyer chez eux vers une mort certaine. Mais ce volet-là de notre histoire récente est relativement méconnu, il ne figure pas dans les manuels scolaires, et même dans la région, où vivent pourtant encore énormément de descendants de Républicains, on connait mal cette période. Notre volonté, c’est donc de défendre les valeurs que nos parents et grands-parents ont portées, cette bataille contre le fascisme qui gangrénait l’Europe et qui a écrasé tout progrès », poursuit Eric Fernandez Quintanilla.

Un geste attendu de la mairie de Bordeaux

« Leur combat a été commencé en Espagne mais ils s’est prolongé en France, où les réfugiés étaient arrivés en pensant trouvant les mêmes valeurs républicaines de progrès social qui leur étaient si chères. Un combat qu’ils ont mené contre le nazisme, le moment venu », rappelle le coprésident d’Ay Carmela. « Même s’ils étaient convaincus qu’ils reviendraient un jour en Espagne, nos pères et nos mères se sont battus pour la France aux côtés de la résistance, en particulier dans la région », rappelle Jose Garcia Mendez. « Ils ont été les premiers à entrer dans Libourne libéré, ont largement contribué, sous l’impulsion du commandant Robert, lui-même espagnol, à délivrer Foix… Ils méritent que l’on honore leur mémoire ». C’est ce que font les membres de l’association Ay Carmela, notamment en se rendant dans des écoles, des colloques, etc. Mais les autorités, politiques comme judiciaires, nationales comme internationales, tardent, elles, à reconnaître les exactions contre les Républicains, ce « crime contre l’humanité », selon Jose Garcia Mendez. « Nous souhaitons que la justice, en particulier européenne, fasse son travail, que des exhumations puissent avoir lieu, pour que les familles soient enfin fixées sur la manière dont leurs proches sont morts. Mais aussi pour que des réparations soient obtenues ». Parmi les gestes forts qu’attend l’association, figure celui, jusqu’ici hypothétique, de la mairie de Bordeaux. « L’un des épisodes tragiques de cette période est celui de ces républicains internés dans des conditions effroyables à la Caserne Niel, sur l’actuel site de Darwin, et contraints de construire la base sous-marine. Au moins 68 d’entre eux ont péri entre 1942 et 1944. Il existait autrefois une stèle rappelant leur sacrifice, mais elle est désormais introuvable. Nous aimerions que ce lieu, dont nous nous félicitons qu’ils soit aujourd’hui un endroit de culture, thème cher aux Républicains, soit aussi partiellement un lieu de mémoire. Celle d’hommes et de femmes de valeurs », conclut Eric Fernandez Quintanilla.


Le corps de Renée Lafont rapatrié ?

Journaliste, écrivain, traductrice, l’Amiénoise Renée Lafont avait été envoyée par le journal de Léon Blum, Le Populaire, pour « couvrir » la Guerre d’Espagne. Arrêtée puis exécutée par les Nationalistes à l’été 1936, elle a été enterrée dans une fosse commune qui a été exhumée il y a peu. Son corps a ainsi été identifié. L’association Ay Carmela lance un appel pour tenter d’identifier ses descendants indirects. Pour qu’elle puisse aujourd’hui être enterrée en France, ceux-ci doivent en effet faire une demande de rapatriement de la dépouille de la journaliste.


Textes Jean Berthelot de La Glétais

Paru dans Sud Ouest Le Mag

 

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