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Gays et foot, le tabou Gays et foot, l'immense tabou 2

Vendredi dernier, le club du Créteil Bébel annonçait son refus de jouer contre le Paris Foot Gay, prenant pour prétexte les convictions de ses joueurs, musulmans pour beaucoup. Au-delà de l’aspect communautaire, l’affaire illustre en fait une réalité quotidienne et bien plus préoccupante, celle d’une homophobie omniprésente, et parfois décomplexée, dans le football.

Il n’y a pas d’homosexuels dans le football. Enfin si, un. Il s’appelle Yoann Lemaire, et était encore licencié il y a peu au FC Chooz, club de division d’honneur. Le jeune défenseur est le seul joueur, de tous ceux qui évoluent dans des clubs affiliés à la Fédération française de football (FFF), à avoir publiquement avoué son homosexualité (lire page 3). Tous les autres sont-ils donc hétérosexuels ? Evidemment pas, mais l’omerta qui règne sur le sujet les contraint à se cacher, au mieux, à cesser de jouer au football, au pire. « Il est dans la culture du sport de considérer l’homosexualité comme un repoussoir », explique Sylvain Ferez, maître de conférences à la faculté des sciences du sport de l’université de Montpellier et auteur d’une Sociologie du sport gay et lesbien, paru aux Presses Universitaires de Nancy en 2007. « Le sport moderne est fondé sur une conception datant du XIXe siècle, mêlant notamment nationalisme et force virile : il s’agissait alors de former des élites masculines aux postes de pouvoir. Dans ces conditions, l’idée même de l’homosexualité n’était pas concevable », assure le sociologue.

« Le football est gangrené par l’omerta »

Dans un tel contexte, la polémique ayant opposé cette semaine le Paris Foot Gay au Créteil Bébel (lire ci-dessous) n’est donc qu’un avatar de plus d’une homophobie ordinaire, quotidienne, quasi inhérente au concept même du sport. « Considérer cette affaire sous l’angle communautariste est à mon sens une erreur, poursuit Sylvain Ferez. C’est adopter un point de vue extérieur qui ne prend pas du tout en compte la réalité : il est aujourd’hui extrêmement difficile d’assumer son homosexualité pour un footballeur. Il est donc question ici du vivre ensemble, de l’acceptation de toutes les différences. C’est un problème bien plus profond qui dépasse largement le cadre du communautarisme. » « Le football reste gangrené par l’omerta régnante où l’on porte la virilité au rang de valeur supérieure, étayée par l’idée instinctive qu’un homosexuel ne peut être l’égal d’un hétérosexuel. (…) Aussi nous ne blâmons en aucun cas la communauté musulmane, religion de tolérance et de raison », écrit d’ailleurs le Paris Foot Gay. « Le Paris Foot Gay, composé pour majorité d’hétérosexuels est un club dont la seule mission est de rappeler à tous l’homophobie larvée du milieu de foot afin de la combattre. Un joueur gay isolé est trop souvent rejeté, stigmatisé, moqué et renoncera tout simplement à jouer au football. La seule intelligibilité du nom de notre club permet à ces joueurs isolés de se convaincre que football et homosexualité ne sont pas incompatibles, que l’on peut pratiquer ce sport tout en s’affirmant homosexuel», ajoute le club sur son site.

Enjeu de société

Comment espérer que les gays puissent, un jour, être tout simplement des footballeurs comme les autres, dès lors que l’homophobie semble imprégner à ce point ce sport? « Plus que d’homophobie, je parlerais d’hétérosexisme, corrige Sylvain Ferez. Les insultes homophobes ne sont que la face émergée d’un climat général, mais les blagues hétéros, les injures non ciblées, celles où on traite quelqu’un d’homosexuel sans même pouvoir imaginer qu’il le soit, entretiennent une réalité très difficile. » Il est sans doute indispensable et réaliste de considérer que, par l’éducation, par le coming out de personnalités populaires aussi, les mentalités changeront. En allant discuter, dans les lycées, avec des jeunes dont les préjugés ne demandent qu’à être démentis, le Paris Foot Gay a choisi la voie de l’éducation, sans négliger une part de répression, soutenant régulièrement des actions en justice. Du côté des personnalités, en revanche, la peur est immense de soutenir un combat mal vu par le milieu sportif. A ce titre, l’engagement de Vikash Dhorasoo, parrain de l’association, ou le coming out d’Olivier Rouyer, l’ancien international devenu consultant, sont des signaux forts envoyés aux joueurs homosexuels. Car, qu’on ne s’y trompe pas, le drame est bien là : si le football est de manière générale le sport le plus populaire et le plus pratiqué en France, il l’est en particulier par des adolescents ou des jeunes dont la construction personnelle se trouve forcément perturbée par le rejet dont ils font ou feraient l’objet s’ils avouaient leur différence. Le défi dépasse donc largement le cadre du sport pour apparaître comme un enjeu de société, un principe d’égalité supposément sacré mais foulé aux pieds chaque week-end, sur bien des terrains de France.

 

J.B.G.

 

Une polémique aux relents nauséabonds

Retour sur une semaine d’échanges aigres-doux et de réactions indignées, condamnant à la fois l’homophobie et le communautarisme.

Le Paris Foot Gay (PFG) devait disputer dimanche un match contre le Créteil Bébel. Mais, la veille, il a reçu un courriel de l’équipe adverse en ces termes : « Désolé, mais par rapport au nom de votre équipe et conformément aux principes de notre équipe, qui est une équipe de musulmans pratiquants, nous ne pouvons jouer contre vous. » Pour Pascal Brethes, qui souhaite des sanctions, ce message « très choquant » tombe sous le coup des lois interdisant le racisme et l’homophobie. Se défendant de toute homophobie et voyant dans la médiatisation de cette affaire un « sacré tremplin » pour le PFG, le dirigeant du Créteil Bébel, Zahir Belgharbi, a de son côté expliqué à l’AFP que pour lui, c’est « le nom » du PFG qui posait problème et pas que l’équipe compte des homosexuels dans ses rangs. « Je ne suis pas homophobe, je ne suis pas intégriste, ça ne me dérange pas de jouer avec des gays, mais pas avec un club » portant un tel nom, a déclaré M. Belgharbi. La secrétaire d’Etat aux Sports, Rama Yade, s’est déclarée « très choquée » : « Le communautarisme n’a pas sa place dans le sport », a-t-elle dit. Laurent Cathala, député maire PS de Créteil, a « condamné » l’attitude du Créteil Bébel, « inconnu des services de la ville » en termes de subvention. SOS Racisme a manifesté son « indignation ». Quant à la Ville de Paris, elle a apporté son soutien au PFG « dans sa lutte contre l’homophobie et pour le dépassement des préjugés ». La Fédération française de football, à laquelle les deux clubs ne sont pas affiliés, a réaffirmé sa « détermination à lutter (…) contre toutes les formes de discrimination et, bien sûr, contre l’homophobie ».

« Homophobie religieuse »

Pierre Lambicchi, grand maître du Grand Orient de France et engagé activement dans la promotion de la laïcité dans la société civile, a aussi réagi hier à cette affaire : « Je trouve cette affaire scandaleuse. L’apparition d’équipes communautaristes, quelles que soient leurs revendications, représente à mes yeux un réel danger. Il est bizarre qu’on puisse trouver dans le sport des équipes revendiquant leur foi ou affichant des engagements. J’attends des élus une réaction qui ne soit pas qu’une réaction de sanction, mais qui renforce aussi la laïcité. » SOS Homophobie et le Centre LGBT Paris ont eux aussi dénoncé une « homophobie religieuse », appelant « les instances sportives à sanctionner ce manquement », contraire « à l’esprit sportif, au respect élémentaire des individus ». L’association « constate avec inquiétude le développement de discours religieux visant à discriminer certains individus, notamment les femmes et les lesbiennes, gays, bi et transsexuels (LGBT) ». De son côté, le Centre LGBT de Paris « ne peut reprocher au club Créteil Bébel son hypocrisie : leurs motivations homophobes sont clairement affichées et assumées! ». Il s’étonne néanmoins de ce que le club ait pu « sérieusement penser que dans notre Etat laïc ils pouvaient se contenter de justifier un comportement homophobe par des convictions religieuses ». GayLib, mouvement associé à l’UMP, demande de son côté aux pouvoirs publics d’être « particulièrement attentifs à cette affaire », car « si rien n’est fait contre ce type de violence homophobe (…), ce seront ensuite d’autres catégories de la population qui seront visées », estime-t-il dans un communiqué. Condamnant « sans réserve » un « comportement indigne, sectaire et d’une violence homophobe parfaitement assumée », l’organisation dit espérer « que les autorités religieuses musulmanes de notre pays désavoueront fermement le comportement du dirigeant de cette équipe ». Le Syndicat national de l’éducation physique de l’enseignement public (Snep), qui « condamne » lui aussi cet « acte d’homophobie », appelle « les acteurs (du milieu sportif) à la plus grande vigilance possible ».*

J.B.G.

 

Entretien avec Pascal Berthes

Président du Paris Foot Gay, Pascal Brethes lutte depuis 2003 contre l’homophobie, et regrette que les joueurs connus ne soient pas plus nombreux à se mobiliser.

Partenariat avec le PSG, clip réalisé en lien avec la LFP, charte contre l’homophobie, le Paris Foot Gay fait peu à peu « bouger les lignes ». Entretien avec son cofondateur et président.

FRANCE-SOIR. Quelques jours après le début de la polémique avec le Créteil Bébel, que vous inspire cette affaire ?

PASCAL BRETHES. Elle m’inspire un grand sentiment de gâchis, car on va encore stigmatiser une religion qui n’avait pas besoin de cela alors même que le problème est beaucoup plus global. Tout le monde tombe à bras raccourcis sur le Créteil Bébel, mais quand on dénonce les propos de Louis Nicollin, le président de Montpellier, ou ceux de Laurent Spinosi, l’entraîneur des gardiens de l’OM, l’émotion n’est pas aussi grande. Ce sont pourtant les mêmes problèmes permanents d’homophobie, et cet incident est en fait révélateur de ce que beaucoup de gens, dans le milieu du football, pensent tout bas sans oser le dire tout haut. La problématique est la même pour le racisme, sauf que les gens de couleur sont nombreux au plus haut niveau, et peuvent donc lutter contre ce fléau. Aucun joueur connu, en revanche, ne s’affirme homosexuel et, hormis Vikash Dhorasoo, aucun ne veut même nous soutenir de peur d’être « catalogué ».

Comprenez-vous que le Paris Foot Gay puisse être perçu comme une association communautariste ?

Pas du tout, le Paris Foot Gay est composé de deux entités distinctes. Il y a, d’une part, une association qui entreprend des actions afin de lutter contres toutes les discriminations, dont l’homophobie bien sûr. Et, d’autre part, il y a l’équipe, qui est la vitrine du Paris Foot Gay, mais qui ne fait partie d’aucune fédération particulière, joue dans un championnat « classique » et est composé à 60 % ou 70 % d’hétérosexuels. Nous acceptons tout le monde, nous jouons contre tout le monde.

Avez-vous le sentiment que les choses évoluent et que l’homophobie dans le football régresse ?

Petit à petit, oui, les choses évoluent. La première fois que nous avons joué en lever de rideau au Parc des Princes, le public nous a hués. La seconde fois, la tribune Auteuil nous a applaudis. Cela signifie que quelque chose est en train de changer, et c’est aussi visible dans notre travail avec les instances. La Ligue de football professionnel, le ministère des Sports et même la Fédération française de football, qui fut un temps dans le déni, semblent avoir le désir de nous aider. Nous y arriverons par le dialogue, par l’éducation, par un peu de répression aussi, et par une visibilité accrue. Des gens comme Laurent Ruquier ou Bertrand Delanoë nous aident, en assumant publiquement leur homosexualité, à faire passer notre message. Vous savez, nous sommes l’une des seules associations à espérer ne plus exister, un jour : lorsqu’il n’y aura plus de problème d’homophobie dans le football, le Paris Foot Gay n’aura plus de raison d’être. On en est encore bien loin.

J.B.G.

 

Yoann et Ingrid, destins croisés

Tous deux ont la vingtaine, sont homosexuels et pratiquent le football par passion. Leurs expériences, en revanche, ne se ressemblent en rien…

Sans lui, la renommée médiatique de Chooz n’aurait pas dépassé les frontières ardennaises. Lui, c’est Yoann Lemaire, défenseur central et licencié au club municipal depuis l’âge de 13 ans. Ex-licencié, plutôt ; en 2006, ce grand gaillard d’1,90 m choisit de rendre publique son homosexualité. Il est alors le premier joueur d’un club affilié à la Fédération française de football à le faire, lassé de devoir se cacher, fatigué de devoir refréner sa colère en entendant les insultes habituelles sur un terrain de foot, « pédé », « pédale » et autres « tapette». Soutenu, dans un premier temps, par son club et sa ville, Yoann Lemaire a ensuite eu le sentiment d’être lâché et a décidé, à 27 ans, de raccrocher les crampons. Triste épilogue pour un jeune homme courageux, dont la passion a donc été brisée par une homophobie ordinaire.

« Aucun problème chez les filles »

Ingrid, elle, n’est pas une exception. Milieu relayeur au stade de l’Est pavillonnais, club de Seine-Saint-Denis, la jeune fille est homosexuelle et assure que la chose est relativement courante et parfaitement admise dans le football féminin : « Ni moi ni d’autres filles homosexuelles n’avons jamais eu aucun problème par rapport à cela, précise-t-elle. Nous n’avons pas besoin de le cacher, c’est très bien accepté. » « C’est sans doute plus facile pour les filles, explique le sociologue Sylvain Ferez, mais ce n’est pas forcément pour de bonnes raisons. Le football mettant en avant des valeurs de virilité, on suspecte les filles de ne pas être féminines, donc par une association hasardeuse d’être homosexuelles, voire hermaphrodites. » « Par expérience, je suis d’accord, confirme Ingrid. Les filles qui font du foot sont vues comme des garçons manqués, donc finalement le fait que certaines d’entre elles soient homosexuelles n’étonne pas, et ne choque pas. »

Dossier réalisé par Jean Berthelot de la Glétais

 

 

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