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Touche, le petit foot est mort

 

Le football a souvent inspiré le théâtre, et se trouve d’ailleurs au centre de trois pièces actuellement à l’affiche à Paris.Rarement ce sport aura été vu avec un regard aussi lucide que dans la pièce Touche,proposée jusqu’au 12 mai au Lucernaire,oeuvre de deux auteurs italiens,Fabio Alessandrini et Carlo Tolazzi.

« Et maintenant, on fait quoi ? » Les yeux tristes de Fabio Alessandrini balaient la salle à la recherche d’une impossible réponse, et dans l’esprit de chaque spectateur reviennent les images d’enfants jouant simplement à s’envoyer une balle, sur un terrain de fortune un aprèsmidi d’été. Plus que jamais, ce football-là semble loin, balayé par l’argent, le pouvoir, les haines… Par le petit monde des grands, jeu de gosses dévoyé par des adultes. « Aujourd’hui que des amis sont morts, je vis dans la terreur que ça puisse m’arriver à moi aussi. Mais pourquoi estce qu’ils n’ont pas parlé de toutes ces cochonneries qu’on nous donnait ? Pourquoi est-ce qu’ils n’ont rien dit de leur état de santé ? Peut-être pour protéger leur famille… » Ces mots-là sont signés Nello Saltutti, quelques mois avant sa mort. A 56 ans. Ex-défenseur de la Fiorentina, il a fait partie des anciens footballeurs professionnels qui ont brisé le tabou, évoqué publiquement le dopage, les matches truqués, les médias complices, toute cette délinquance qui ronge le football. «Nous sommes partis de leurs déclarations », explique Carlo Tolazzi, ancien journaliste sportif et coauteur de la pièce avec Fabio Alessandrini, qui l’interprète. « J’ai aussi rencontré beaucoup de sportifs, par le biais de mon journal, qui expliquaient ces dérives, mais uniquement “en off”. Nous avons donc voulu expliquer comment cela se passe, et le théâtre est une bonne façon d’attirer l’attention là-dessus, de faire comprendre aux gens l’envers du décor. »

Le jeu et la mort

Avec des mots simples, tranchants et parfois dérangeants, Touche va au coeur des choses, aborde sans détour les maux qui rongent le sport. Sur scène, Fabio Alessandrini égrène les « souvenirs » d’un ancien pro désabusé, et un musicien, Matias Marcipar, l’accompagne d’une mélodie discrète. Une narration rythmée, sans silence malvenu mais qui prend le temps d’envelopper peu à peu le spectateur, de lui faire oublier le football idéal pour dériver vers ce qu’il est vraiment. « Nous ne voulions pas être moralisateurs, affirme Fabio Alessandrini. Par cette pièce, nous souhaitions simplement dénoncer l’absurdité de ce sport. C’est un jeu, donc fait à la base pour nous faire oublier la mort, et ceux qui le pourrissent ont peu à peu cassé le jeu. La mort a rattrapé le football. »

Sans fatalisme

Une mort omniprésente, tout au long de l’heure que dure le monologue. La mise en scène épurée, autant que les lumières, parfois spectrales, évoquent invariablement le thème sans verser dans le morbide. Le symbole même de la vie du football, le ballon, n’est jamais sur scène. «Nous n’avons pas voulu mimer ce sport, confirme Fabio Alessandrini, car l’exercice est rarement réussi, et ne servait pas vraiment notre propos. Nous voulions suggérer, privilégier les hallucinations d’un football perdu, d’un ballon petite madeleine en quelque sorte. » Sans fatalisme, pourtant. « Ce matin, j’ai vu des mômes courir derrière un ballon dans la cour d’un immeuble. Pour moi, le football, ce n’est plus que cela », dit Carlo Tolazzi. Fabio Alessandrini, lui, refuse de se résigner. « Je suis peut-être naïf, estime- t-il, mais je cours le risque, car une partie de moi-même le souhaite. Je pense que le football, même professionnel, peut changer, mais il faut d’abord que tout le système s’effondre. Il faut que les multinationales et les mafias de toutes sortes laissent le jeu et le rendent aux vrais supporters. Mais pour cela il faut une vraie prise de conscience, il est nécessaire que le public engage cette lutte. » Une prise de conscience incontournable, en effet, et qui peut commencer en allant voir cette pièce indispensable, au fond, à ceux qui aiment le sport ou qui en partagent les valeurs d’origine. Touche n’est pas seulement un texte aussi beau que profond, ce n’est pas seulement une interprétation tout en sobriété, en finesse et en intelligence de Fabio Alessandrini. Touche est aussi une urgence.

 

Jean Berthelot de la Glétais

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