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n°43_TRIBU_HEBDO_2013_04_05

L’instabilité politique de la Tunisie depuis deux ans freine l’économie du pays et malmène particulièrement l’un de ses piliers, le tourisme. Et si les Tunisiens essaient de conquérir de nouvelles clientèles, le pays du Jasmin peine désormais à séduire. Y compris la célèbre Sidi Bou Saïd, jolie cité dominant la mer, près de Tunis.

«C’est le calme plat! » Installé sur la terrasse de son café de Sidi Bou Saïd, en plein coeur de ce village de carte postale à une vingtaine de kilomètres de Tunis, Selim guette fiévreusement l’arrivée d’un bateau de croisière qui ira accoster à La Goulette avant de déverser ses touristes dans les lieux, vendus sur catalogue, comme étant incontournables en Tunisie. Sidi Bou Saïd, ses petites maisons bleu et blanc descendant doucement vers la mer, ses magasins d’antiquités factices et de maillots de foot grossièrement imités font partie de ces lieux-là, jadis bondés, aujourd’hui boudés. « Mais il faut avouer qu’à cette période de l’année il y a de toute façon rarement beaucoup de monde », tente mollement de se convaincre Mehdi, marchand de bric et de broc certifiés made in China. Méthode Coué!? Probablement. Car depuis la révolution, la Tunisie n’en finit plus de perdre ses touristes. Entre le 1er janvier et le 20 février 2013, ils étaient ainsi 20!% de moins que sur la même période en 2010, la dernière année du règne de Ben Ali. Plus inquiétant, ils sont 7,7!% de moins que l’an passé aux mêmes dates, alors que le pays connaissait déjà alors une forme certaine d’instabilité politique. « Cette baisse est d’autant plus préoccupante que le secteur est l’un des piliers de notre économie », avoue Habib Ammar, directeur général de l’Office national du tourisme tunisien. Et pour cause : 400!000 actifs travaillent dans le tourisme, ce qui fait vivre environ deux millions de personnes, soit un Tunisien sur cinq. Le secteur a rapporté 3,17 milliards de dinars (1,55 milliard d’euros) de recettes au pays en 2012, en recul de 10!% par rapport à 2010, mais représentant encore 7!% du PIB. Parmi les touristes ayant le plus déserté la Tunisie, ceux venus d’Europe de l’Ouest forment le gros du contingent : ils sont près de 3 millions à s’y être rendus en 2012, contre 3,8 millions deux ans plus tôt. Si les Français restent les plus nombreux, ils étaient cependant presque 400!000 de moins l’an passé qu’en 2010, soit 960!000 contre 1,34 million. En cause? « La façon dont les médias français parlent de la Tunisie », pense Mehdi, le vendeur de Sidi Bou Saïd. « La di »usion d’un Envoyé spécial consacré à notre pays, en particulier, nous a fait beaucoup de mal. Pourtant, ici, il n’y a aucun problème avec les touristes. Ils sont toujours accueillis à bras ouverts », s’indigne le jeune homme. « C’est un peu plus compliqué que cela », corrige Mounir, chau »eur de taxi depuis trente ans à Tunis. « D’accord, les tensions envers les touristes sont peu palpables, mais celles entre les Tunisiens sont bien réelles. Entre les modérés, les progressistes et les islamistes favorables à Ennahdha [le parti au pouvoir, ndlr], on sent que cela peut exploser à tout moment. Alors je comprends les touristes. Qui aurait envie d’être là au moment où ça “pétera”!? », s’interroge-t-il.

90% DE LA POPULATION DE LA CITÉ VIT DU TOURISME

« L’incendie du mausolée de notre village, en janvier dernier, a été un coup très dur », corrobore Ali, restaurateur à Sidi Bou Saïd. « C’est un endroit que les touristes ne manquent jamais de visiter. Infailliblement, ils se disent qu’ils auraient pu risquer leur vie s’ils avaient été là lorsque cela a brûlé. » « On a beau leur expliquer qu’ils ne sont pas les cibles de ce genre d’attaques, les touristes ne sont pas rassurés, regrette Rafik, guide francophone et anglophone dans la cité. Les Français, surtout, sont à la fois les mieux informés et les plus suspicieux sur le sujet de la sécurité. » Pour Ali, c’est de toute façon clair : « Nous avons perdu 70!% de notre chi »re d’a »aires ces derniers mois, et c’est pareil pour tous les commerçants, restaurateurs et hôteliers de Sidi Bou Saïd. » Sans que ce chi »re puisse être vérifié auprès d’autorités locales qui préfèrent mettre en avant celui de 100!000 visiteurs par jour en haute saison. « C’est n’importe quoi, s’amuse Rafik. Dans les plus belles années, peut-être, et encore… mais aujourd’hui, il peut se passer plusieurs jours sans qu’on voie un seul car de touristes. Or, ici, 90!% des 5!000 habitants de Sidi Bou Saïd dépendent du tourisme. Comment ferons-nous si nous ne parvenons pas à leur redonner confiance et à les faire revenir!? », s’interroge le jeune homme. « Nous sommes une démocratie en construction, rappelle Habib Ammar. Nous bâtissons quelque chose de grand, et cela ne peut se faire sans heurts. Mais le bien-être des touristes, ici, est garanti. » Pour convaincre les Français de revenir, la Tunisie n’a d’ailleurs pas lésiné sur les moyens : campagne de publicité, opérations de relations publiques, soutien aux compagnies aériennes pour qu’elles proposent des tarifs de plus en plus attractifs…

UNE NOUVELLE CLIENTÈLE VENUE D’EUROPE DE L’EST

Mais l’Hexagone n’est pas le seul marché sur lequel se concentrent les e »orts de la Tunisie. Preuve d’une stratégie commerciale e#- cace dans ces pays, les touristes russes (+ 33!%) et ukrainiens (+ 66!%), par exemple, sont davantage venus l’an passé qu’en 2010, alors que les Maghrébins sont quasiment aussi nombreux qu’avant la révolution. « Nous, on ne se laisse pas influencer par ce que dit la presse, assure Claude, 53 ans, arrivé de Marrakech avec sa femme et une amie. Étant plus proches, on voit bien que la situation n’est pas préoccupante, et on profite de la baisse des tarifs pour venir. » « Il faut convaincre les Français que le pays est sûr pour les touristes! », lance Mehdi. Sûr!? À voir. Depuis six mois, un Italien et un Belge ont été tués à Hammamet, « coupables » d’être homosexuels aux yeux des intégristes. Et le récent assassinat de l’opposant Chokri Belaïd est sans doute le signe d’une radicalisation des islamistes, susceptible d’effrayer durablement l’opinion publique internationale. « Il est encore trop tôt pour savoir si cet événement dramatique a eu un impact sur le tourisme, estime Habib Ammar. Mais ce que je préfère retenir, c’est la mobilisation spontanée des centaines de milliers de Tunisiens qui sont descendus dans les rues pour rendre hommage à Chokri Belaïd. » Pas sûr

À SIDI BOU SAÏD, JEAN BERTHELOT DE LA GLÉTAIS

Article paru dans La Tribune du 5 avril 2013

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