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Avec l’assassinat, en février, de l’opposant Chokri Belaïd, les droits de l’homme ont encore perdu du terrain en Tunisie. Le droit des homos à vivre en paix aussi…

Si j’ai un conseil à donner aux homosexuels ? Prenez vos cliques et vos claques et partez, quittez la Tunisie tant qu’il est encore temps. » La voix de Sofiane (1) est tranquille, apaisée presque, et aucune rage n’y transparaît, de la résignation seulement. Au dernier étage de sa maison d’un village de carte postale à quelques kilomètres de Tunis, le jeune trentenaire jouit d’un panorama superbe, de petites maisons bleu et blanc s’alanguissant doucement jusqu’à la mer. C’est pourtant ce décor de conte de fées que Sofiane s’apprête à quitter, lassé notamment de la façon dont la Tunisie traite les homosexuels, en particulier depuis la révolution. « Je suis arrivé ici en 2006, explique-t-il, parce que je savais que la situation était plus facile, pour les gays, qu’en Algérie, d’où je suis originaire. La Tunisie avait la réputation d’être le pays du Maghreb le plus tolérant sur le sujet, et ça n’était pas usurpé, j’ai longtemps pu vivre tranquillement mon homosexualité. Caché, bien sûr, mais tranquillement. » Mais depuis la révolution de janvier 2011, et plus encore après l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha en octobre de la même année, la situation est bien plus tendue dans un pays où l’homosexualité demeure illégale. « Je reçois de plus en plus de témoignages de gays qui se font agresser, car, même s’ils sont discrets, les gens parlent autour d’eux et les dénoncent », confie Yamina Thabet, présidente de l’Association tunisienne de soutien aux minorités (ATSM). « Mais il est impossible de trouver des chiffres, d’abord parce que personne n’ose porter plainte, ensuite parce que la police étouffe ce genre d’affaires. J’ai récemment reçu un jeune homme qui a même été livré à la rage des détenus, dans une prison, simplement parce que les policiers le savaient homosexuel. »

Homosexuel, la pire des insultes

Deux crimes, pourtant, n’ont pu être dissimulés : en août dernier, un Italien était égorgé à Hammamet puis, en octobre, c’était au tour d’un Belge d’être poignardé dans la même ville. Deux Occidentaux connus pour leur homosexualité. « Mais comment s’étonner de telles exactions ?, enrage Yamina Thabet. Le président de la République lui-même préfère recevoir des ligues ouvertement homophobes plutôt que des associations comme la nôtre. » « La parole homophobe s’est libérée. L’exemple vient d’en haut : Ennahdha et ses alliés traitent tous les progressistes de “défenseurs des homosexuels”, comme si c’était à leurs yeux la pire des insultes », soupire Salma (1). La jeune femme a accepté, comme Sofiane, de témoigner de son homosexualité. Mais elle, à 23 ans, n’envisage pas de partir. « C’est à nous, jeunes Tunisiens, qu’il revient de changer les choses. Les meurtriers de Chokri Belaïd (l’opposant politique assassiné début février, ndlr), c’est Ennahdha, personne d’autre. Ne pas dénoncer leurs agissements, c’est cautionner leur modèle de société rétrograde, où les minorités, les femmes, les homosexuels seraient écrasés », fulmine la jeune femme.

Quitter le pays, même illégalement

Confiante, Salma croit que la société tunisienne sera assez mûre « d’ici une dizaine d’années » pour aborder le thème des droits des homosexuels. « Quitte à passer par une phase de chaos total, puis de reconstruction », ajoute-t-elle. Sofiane, lui, n’y croit plus : « Un peuple qui se déchire entre islamistes et modérés, j’ai déjà connu ça en Algérie dans les années 90, analyse-t-il. Je ne veux pas revivre ça. Je n’ai qu’une hâte, monter dans l’avion qui m’emmènera loin d’ici », poursuit le jeune homme. « Ils sont nombreux, les homosexuels qui veulent quitter la Tunisie,  confirme Yamina Thabet. J’en connais personnellement près de 200 qui ont préféré partir illégalement, ces derniers mois, plutôt que rester ici. »

Les piliers de la démocratie négligés

Depuis deux ans, 10 000 Tunisiens ont demandé à s’établir durablement dans un autre pays. Sur ces 10 000 dossiers, 6 935 ont été montés depuis novembre dernier dont 3 750 après le 1er février. Impossible, évidemment, de savoir combien de ces requêtes concernent des homosexuels inquiets de leur sort ; il est cependant évident qu’une telle accélération de l’émigration légale traduit le manque de confiance d’une partie du peuple dans l’avenir de son pays, pays qui vient encore de mettre en place un nouveau gouvernement. « Je discutais l’autre jour avec un chauffeur de taxi, qui, selon moi, tenait un discours emblématique de ce que pensent beaucoup de gens, reprend Salma. Il me disait : “je vote Ennahdha parce que, nous, les Arabes, ne sommes pas faits pour la liberté. Quand je suis libre, je bois, je fais n’importe quoi. Il me faut un cadre fort”, expliquait-il. » « Les Tunisiens n’ont rien compris à la démocratie », corrobore Sofiane. Il résume le malentendu d’une jolie formule : « Pour eux, la démocratie, c’est avoir le droit de rouler à contresens sur l’autoroute », comme si les acquis sociaux fondamentaux, la protection des minorités et autres piliers indispensables à une société souhaitant disposer d’elle-même étaient négligés au profit des seules libertés individuelles. « Mais c’est clairement cela, poursuit Sofiane, fataliste. Alors, les droits des homosexuels, ce n’est pas demain la veille qu’ils seront respectés. »

(1) Le prénom a été modifié.

Par Jean Berthelot de La Glétais, à Tunis / Photos Arthur Perset pour Grazia 

Paru dans le numéro du 15 mars 2013 de Grazia

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