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En Italie, la situation des moins de 40 ans est de plus en plus préoccupante. À Rome en particulier, a détérioration des conditions sociales, d’emploi, de logement, ne laisse que peu d’espoir à toute une classe d’âge souvent obligée de rester vivre chez ses parents…

On les appelle les « bamboccioni », et ils se passeraient bien de ce surnom évoquant littéralement un poupon joufflu, comme trop nourri par ses parents. Ou trop longtemps; c’est de cela qu’il s’agit en l’occurence, puisque le terme désigne la génération de jeunes adultes italiens incapables de subvenir à leurs besoins donc obligés de rester -voire de revenir- habiter chez leurs parents. Les chiffres avancés par l’Agence italienne du journalisme, fin 2012, donnent le vertige: 31% des Italiens vivent chez papa-maman, et cela monte même à 60% chez les 18-29 ans! Mais contrairement au « Tanguy » d’Étienne Chatiliez, la plupart n’ont pas choisi ce mode de vie, tant s’en faut. « Quand on a connu l’indépendance, c’est très dur d’avoir à revenir chez ses parents », enrage Alessandra, 28 ans, diplômée en Sciences politiques et qui a notamment travaillé à Bruxelles, au Parlement Européen, avant de regagner Rome et les pénates parentaux. « Mais comment faire autrement ? Il n’y a pas de travail autre que précaire ici. Nous sommes la génération perdue. »

Un CDI, le luxe

Génération « perdue », le mot est lâché. La réalité qu’il recouvre est effrayante : entre 20 et 40 ans, un actif sur trois est chômeur. Mais même pour ceux qui ont la chance d’avoir un diplôme et un emploi, la situation est si précaire qu’ils ne peuvent, bien souvent, s’installer seuls. C’est le cas de Cristina, 36 ans. Diplômée en restauration de livres anciens, elle a dû, comme beaucoup d’autres, accepter un job sans rapport avec ses études et pour lequel elle est « surqualifiée ». Elle travaille chez Ikea, à temps partiel, et elle aussi a été contrainte de retrouver sa chambre de petite fille, dans la banlieue romaine. « Il y a dix ans, pourtant, quand j’ai commencé à travailler, j’ai pu louer un studio. Aujourd’hui, c’est impossible ; le moindre petit appartement dans Rome coûte 600 euros par mois », regrette-t-elle. Aussi absurde que cela puisse sembler, la trentenaire aux 1000 euros de revenus mensuels est pourtant vue comme une privilégiée par ses collègues et ses amis. « Même à temps partiel, je suis en CDI, et pour eux, c’est un luxe », explique-t-elle. Un luxe sur lequel les entreprises jouent sans vergogne ; « il y a quelques mois, Ikea a réuni ses vendeurs en CDI pour une journée de motivation », explique-t-elle. « Là, ils nous ont expliqué combien nous avions de la chance d’avoir un treizième mois, des congés payés, des droits sociaux… mais ça devrait être la base, non, pas un privilège ?! »

« Ici, il n’y a pas d’avenir »

« C’est révélateur du climat social », corrobore Alessandra. « Au mieux, les contrats qui nous sont proposés sont d’une durée d’un an. Au départ, le législateur les avait prévus pour pallier les besoins ponctuels d’un employeur, par exemple pour une mission exceptionnelle confiée par un client. Sauf que c’est devenu la règle, aujourd’hui. Moi, c’est le contrat que j’ai alors que je ne travaille pas sur dossier ponctuel, et je n’ai pas droit aux vacances, ni au treizième mois, je n’ai pas de couverture sociale… » Toute revendication semble aboutir invariablement à la même réponse : « “Tu la fermes ou tu dégages, ils sont des milliers à vouloir ta place !”, voilà ce qu’on nous dit quand on ose se plaindre » relève, amère, Alessandra. Et les pouvoirs publics semblent incapables de faire face à cette situation.

Le 2 juin dernier, le président du Conseil Enrico Letta a même publié une lettre dans La Stampa pour présenter ses excuses aux jeunes contraints d’émigrer, « au nom d’une classe politique qui pendant longtemps a fait semblant de ne pas comprendre qu’avec ses mots, ses actions et omissions, elle a permis la dissipation de tant de passions, sacrifices et compétences ». Fragilisé, depuis, notamment par la menace faite par Silvio Berlusconi de lui retirer son soutien, le gouvernement n’a pas avancé directement sur cette question, même s’il a fait un geste en direction des plus jeunes en annonçant en septembre un vaste plan de soutien à l’éducation.

« Si tu n’es pas un fils à papa… »

Ce contexte social n’est, évidemment, pas sans conséquence sur les vies privées des jeunes italiens. Le taux de fécondité est l’un des plus faibles d’Europe (1,4 enfant par femme en 2011, contre 2,01 en France) et les mariages plus rares (10 000 de moins en 2012 par rapport à 2011). « C’est logique, estime Cristina. Comment voulez-vous construire une relation si vous n’avez même pas de logement à vous ? Et comment imaginer s’occuper d’enfants quand vous êtes encore dépendant de vos parents ? J’étais en couple il y a quelques mois et nous nous sommes séparés parce que nous ne nous voyions pas d’avenir », explique la jeune femme.

« Ici, si tu n’es pas un fils à papa ou pistonné, tu ne peux pas t’en sortir, assène Alessandra. C’est impossible. Alors, avec mon fiancé, comme on veut vivre ensemble et fonder une famille, notre choix est vite fait : on va partir d’Italie, dès que possible. » Un désir partagé par un grand nombre de jeunes italiens ; dans son « Rapporto Italiani nel Mondo 2012 », la fondation catholique Migrantes estime à 79 000 le nombre de ceux qui se sont expatriés en 2012, contre 61 000 en 2011. En comparaison, ils n’étaient que 17 000 Français à s’établir à l’étranger l’an passé, un chiffre en progression de 1 % seulement. Plus inquiétant encore, la majeure partie de ces émigrés sont originaires de Rome, capitale administrative donc, mais aussi de Milan, la capitale économique du pays. « On s’établira aux États-Unis, en Australie… je n’en sais rien, mais on ne peut pas rester là. Il n’y a pas d’avenir pour nous en Italie », résume tristement Alessandra.

Jean Berthelot de La Glétais, à Rome

Article paru dans La Tribune du 29 septembre 2013

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