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Par Christophe Calais (photo) et Jean Berthelot de La Glétais (texte)

Alors qu’auront lieu samedi 11 juillet les commémorations des 20 ans du génocide de Srebrenica, Grazia est allé à la rencontre des femmes et des filles des disparus.

« Je ne mens jamais ». Abel, la soixantaine anguleuse, est sur le qui-vive lorsqu’il raconte comment, en convalescence dans un hôpital à quelques kilomètres de Srebrenica ce jour-là, il a échappé à la rafle du 11 juillet 1995. Comme s’il ne devait pas seulement s’expliquer, mais aussi se justifier, se défaire d’une improbable suspicion. S’excuser d’être encore en vie, lui, qui a grandi, aimé, vécu à Srebrenica, là où ses trois frères ont grandi, aimé et vécu, aussi, puis sont morts vingtenaires. Massacrés par les milices serbes de Bosnie le 11 juillet 1995 comme neuf milliers d’autres hommes, soit presque toute la population masculine alors âgée de plus de quatorze ans. Comme Himzo, 32 ans. Séparé de sa femme, Mirsada, et de ses trois filles lors de l’attaque, il n’a été trouvé de lui qu’une partie de son cadavre, en 2007 seulement. Il n’est pas rare, en effet, que l’identification des disparus prenne des années ; leur nombre, leur état de conservation empêchent que le processus soit plus court, d’autant qu’on découvre encore un charnier par semaine dans cette région du monde. Parmi les disparus de Srebrenica, on estime que 25 % des corps n’ont pas encore été retrouvés. « Nous, au moins, nous avons maintenant une tombe sur laquelle nous pouvons nous recueillir », explique Mirsada.

« La force des femmes »

À 54 ans, celle qui est désormais quatre fois grand-mère a choisi de revenir vivre à Srebrenica, comme beaucoup de veuves, de filles, de mères et de sœurs de victimes du génocide. Tous les 11 juillet, elles se réunissent pour leur rendre hommage et demander que la lumière soit faite sur les circonstances des disparitions. Srebrenica la ville fantôme, au centre déserté en permanence, dont la plupart des façades portent encore les stigmates de la guerre, est pour Mirsada le théâtre d’une intime reconstruction. Dans le cadre d’un programme thérapeutique mis en place par l’association Snaga Zene — « La force des femmes » —, créée en 1999 et financée par des Pays-Bas dont le sentiment de culpabilité (lire encadré) reste manifestement très fort, Mirsada et des dizaines d’autres veuves cultivent des roses qu’elles distribuent ensuite aux proches des disparus, qui les déposent sur les tombes. « Sans mes fleurs, je serais folle aujourd’hui », assure Mirsada. C’est peut-être pour ne pas le devenir que sa fille Melisa, cinq ans en 1995, a préféré tout oublier ; de son père, de l’époque, elle n’a plus aucun souvenir, « seulement celui d’un vide, immense, et d’un très grand malaise ». Mais « peu de haine, et sûrement pas pour les Serbes en général, que j’ai côtoyés à l’école et parmi lesquels je compte nombre d’amis », ajoute Melisa.

« Priorité à la vie »

Son mari Senad, 32 ans depuis quelques jours, n’a dû son salut qu’à son jeune âge. À 12 ans, déjà orphelin de mère, il a pu être évacué avec sa belle-mère et son demi-frère. Son père Selman, 40 ans, et son frère Nijaz, 17 ans, n’ont pas eu cette chance. Armés d’un fusil pour deux, ils ont tenté de fuir à travers les bois. Seul le buste du cadavre de Selman a été retrouvé, il y a deux ans. « Il ne faut jamais oublier mais il faut pardonner et avancer, surtout. Donner la priorité à la vie, à celle qui continue. » Cette vie qui débute dans les veines du deuxième enfant de Melisa et Senad, attendu dans quelques semaines. Qui coule déjà dans celles de leur première fille, Hermina, née il y a quatre ans… au moment de l’enterrement de Himzo, son grand-père. Cette petite fille si semblable à n’importe quelle autre, lorsqu’elle joue, lorsqu’elle rit mais qui répond invariablement, quand on lui demande pourquoi elle pleure : « parce qu’ils ont tué ma famille ».

TEMOIGNAGES

Fadila

63 ans

« Je veux la justice »

C’est après un coup de fil passé par un matin d’hiver, en 2008, que Fejzo, 19 ans en 1995, est « vraiment mort » aux yeux de sa mère. Ce jour-là, des techniciens spécialisés appellent Fadila pour lui dire que certains os du cadavre de son fils viennent d’être identifiés. « Jusque-là, je ne pouvais pas ou je ne voulais pas y croire », se souvient la sexagénaire. Le travail de deuil peut pleinement commencer, même s’il faut attendre 2013 pour que Fejzo soit enterré, sa famille renonçant à l’espoir de trouver tous ses ossements. Ce deuil inachevé, Fadila l’avait déjà vécu ; le corps de son mari Muhamat, victime lui aussi du génocide, avait été trouvé sans tête en 1998 puis inhumé cinq ans plus tard. « Je ne sais pas comment je fais pour continuer à vivre », souffle Fadila. « Heureusement, je peux les voir chaque jour ; il me suffit de lever les yeux », explique celle qui tient depuis neuf ans la petite boutique de souvenirs en face du mémorial où sont enterrées les victimes du génocide. De lever les yeux vers les tombes de ses disparus ou de les baisser vers la photo de son fils, qui ne la quitte jamais. « Il était sportif, c’était aussi un brillant étudiant en mathématiques. Pour lui, je veux la justice. Elle est passée en partie, mais cela doit continuer. La justice pour certains, pas la vengeance contre tous. » Après la guerre, un ancien soldat serbe est venu frapper à la porte de Fadila, tenant à la main les diplômes universitaires de Fejzo. Au moment du saccage de la ville, l’homme s’était interposé et les avait farouchement conservés jusqu’à la fin de la guerre, persuadé qu’il y aurait, un jour, un « après ».

Nermina

49 ans

« Il leur faut une guerre tous les 20 ans »

« Plus jamais ça ! » Devenus presque un slogan au fil des ans, ces trois mots prennent une résonnance particulière dans la bouche des veuves de Srebrenica, comme Nermina. À l’approche de la cinquantaine, cette mère de trois garçons est usée par les années passées en camps de déplacés, fragiles refuges quittés en 2006 seulement, lorsque sa maison en grande partie incendiée a enfin pu être rebâtie. C’est là, dans cette bâtisse aux murs de brique nue, aux dépendances grisâtres sur lesquelles les impacts de balle laissent encore d’éloquentes cicatrices, que Nermina vit toujours. Là qu’elle cultive la certitude, aussi, que ce « plus jamais ça ! » est un vœu, sûrement pas une prédiction : « la situation est la même qu’avant le conflit, nous sommes encore encerclés par les Serbes. Et comme il leur faut une guerre tous les 20 ans… » Si Nermina tremble, c’est pour ses fils : sauvés par leur jeune âge en 1995 (8mois, 18 mois et 5 ans), ils ont vu, depuis l’appartement familial situé dans l’école, leur père quitter la classe où il était professeur pour s’enfuir dans les bois à l’approche des troupes serbes. Son corps, l’un des rares à ne pas avoir été démembré, a été retrouvé en 2005 puis enterré l’année suivante. Lorsque ses fils vont se recueillir sur la/sa tombe de leur père, Nermina ne les accompagne pas. « C’est trop dur, j’ai peur en les y voyant qu’ils subissent un jour le même sort ». Lorsqu’on lui demande si elle pense vraiment que la communauté internationale laisserait une telle tragédie arriver de nouveau, Nermina n’a plus qu’un sourire triste et le regard trop dur : « le monde ? Celui qui savait, et qui nous a laissés crever ? Allons… »

Dzelaludina

32 ans

« Beaucoup d’amour »

Le soldat serbe a fini son café, puis s’est levé. Une, deux, trois, quatre puis cinq fois, il a tiré. Une balle pour Dzelaludina, neuf ans, une pour chacune de ses sœurs, pour sa mère et pour son père. Mais aucune n’a atteint sa cible, le soldat serbe ayant préféré désobéir, simulant ces exécutions pour ne pas être inquiété plutôt que de les avoir sur la conscience. En sortant, le jeune homme a aussi pris la peine de conseiller à la famille d’attendre la nuit pour aller se cacher dans la forêt. Pourquoi n’a-t-il pas été au bout de sa mission ? « Aujourd’hui encore, c’est un mystère », reconnaît Dzelaludina. « Un reste d’humanité, peut-être ? » En ce matin d’avril 1992, c’est le premier contact de la fillette avec la guerre. Pas le dernier, hélas. Trois ans plus tard, le 11 juillet 1995, elle monte avec ses sœurs et sa mère dans un bus qui s’apprête à quitter Srebrenica ; sur leurs talons, son père, Mevludin, qui a échappé à la vigilance de ses geôliers pour les rejoindre. Il a déjà un pied dans le même bus, où il espère se cacher sous un siège, lorsqu’un soldat serbe le repère et l’empêche de monter. Treize ans plus tard, en 2008, une partie du cadavre de Mevludin est découverte dans un charnier. De son père, Dzelaludina, aujourd’hui maman d’un petit Rejjan, 2 ans, et qui a choisi de revenir vivre sur « sa » terre, dans une maison coquette sur les hauteurs de la ville, garde le souvenir qu’il lui donnait « beaucoup d’amour ». Elle se rappelle son regard doux et ses derniers mots, aussi, au moment où les soldats l’emmenaient : « Soyez sages et ne vous inquiétez pas. On se reverra ».

Paru dans le Grazia du 10 juillet 2015

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