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Rencontre/Leçons de polar

Michael Connelly : « J’ai le sentiment de m’améliorer à chaque livre que j’écris »

Dans chaque numéro, Sang-froid interroge un auteur de polar pour qu’il révèle les coulisses de son travail littéraire. C’est au tour de Michael Connelly de se plier à l’exercice. De bonne grâce et en toute franchise.

 

Il paraît que « le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir » ; la citation serait de Jules Janin, critique dramatique passé à l’écriture et à une forme de postérité. Pourtant, Michael Connelly pourrait se l’approprier. Journaliste durant douze ans, il est aujourd’hui célèbre dans le monde entier pour ses polars mettant notamment en scène Harry Bosch, mais aussi Mickey Haller et Jack McEvoy. Mais l’ancien chroniqueur judiciaire, entré au Los Angeles Times après avoir frôlé le prix Pulitzer – dont il fut finaliste – n’a rien oublié de son passé. Il a, de son propre aveu, gardé du journalisme une écriture ramassée, précise, un désir d’utiliser chaque mot pour faire progresser l’intrigue, comme si la place lui était encore comptée. Cela fait pourtant un moment qu’elle ne l’est plus : quand on a vendu près de 60 millions de livres, on peut a priori pondre un essai de 30 pages comme un pavé de 3 000 sans se soucier des conséquences. Publié en France depuis 1992 et la parution de son livre Les égouts de Los Angeles, le premier Harry Bosch, Michael Connelly a su s’imposer comme un des écrivains de polars américains les plus populaires de l’Hexagone. C’est cette écriture que l’auteur décortique ici, sa manière de travailler, d’imaginer ses histoires, de les trousser pour que ses lecteurs n’aient envie ni de lâcher leur roman, ni d’éteindre toutes les lumières…

 

La vocation

 

J’ai été inspiré par de grands livres. C’est ce qui m’a fait dire que je voulais être conteur et accomplir ce travail d’écrivain. Je me souviens très bien du déclic, j’étais à l’Université, confronté à des grands livres, à de grands films, et je me suis dit que c’est ce que je voulais faire. Beaucoup d’auteurs m’ont inspiré, et je regrette d’ailleurs d’avoir désormais assez peu de temps pour lire. Parmi ceux que j’admire vraiment, il y a Raymond Chandler et James Ellroy. D’autres aussi, qui ont écrit sur Los Angeles, mais ces deux-là sont les principaux. Je ne suis pas originaire de cette ville, même si j’y ai habité, mais c’est leur façon de la décrire qui m’a donné envie d’y situer la plupart de mes romans. J’aimerais dire que j’ai été inspiré par des auteurs français, également, mais ce ne serait pas la vérité. Aux États-Unis, hélas, on exporte beaucoup de livres mais on en importe bien peu !

Honnêtement, on tâtonne beaucoup dans le noir quand on n’a encore jamais écrit de livres. Il y a beaucoup de faux départs et beaucoup de réécriture. En résumé, j’ai pris grand plaisir à écrire mon premier livre parce que je découvrais le métier et le processus de l’écriture, j’étais complètement naïf. J’étais, en quelque sorte innocent, et c’est ce qui a rendu cette période si joyeuse.

Si j’avais, aujourd’hui, un conseil à donner à un jeune écrivain, ce serait d’ailleurs de baisser la tête et d’écrire. De ne s’occuper de personne. “Tu veux être écrivain, tu écris. Invente une histoire que tu aimerais lire, toi. Toi et personne d’autre. Écris pour toi et tu seras surpris de voir combien ton histoire plaira à d’autres”.

 

L’inspiration

 

Les idées me viennent de partout et généralement de façon inattendue. Mais j’essaie de me mettre en position d’être inspiré. Étant donné que j’écris essentiellement sur des inspecteurs de police et des avocats, je passe beaucoup de temps avec … de vrais inspecteurs de police et de vrais avocats. Tôt ou tard, un aspect de telle ou telle autre histoire qu’ils me racontent me donne envie de le creuser et de le relier à autre chose dont j’ai entendu parler. Et ça y est, soudain, voilà que je suis en train de bâtir un livre.

Ensuite, le processus d’écriture ne met pas longtemps à se mettre en marche. Dès que j’ai l‘inspiration, je m’y mets mais mes idées évoluent tout le temps. Je ne fais pas de plan. C’est parce que je me mets à écrire dès que j’ai une idée que je commence à travailler avec quelque chose d’assez informe. Je le peaufine entièrement au fil du temps et je me documente au fur et à mesure. Je n’aime pas que mes recherches soient séparées de mon écriture. Je sollicite donc très souvent ces mêmes inspecteurs de police et avocats que j’évoquais précédemment pour leur poser des questions alors même que j’ai commencé le travail d’écriture. J’ai aussi un documentaliste et je n’arrête pas de lui envoyer des mails pour lui demander de me trouver ceci ou cela. Ce sont tous ces renseignements qui m’arrivent au moment même où j’écris et qui sont alors incorporés à l’histoire.

 

L’écriture

 

Je ne travaille pas à heures fixes. Commencer un livre est ce qu’il y a de plus difficile. Assurément, le moment le plus ardu est celui où l’on s’attaque au premier chapitre. Le seul fait de remettre la machine en route est vraiment dur. Il faut reprendre l’ascension de la montagne. On est tout en bas, et on redécouvre à quel point elle est haute.

Au début, je ne travaille donc que quelques heures. Mais après avoir écrit les premières pages, on prend de l’élan et ça y est, voilà qu’on écrit toute la journée et jusque tard dans la nuit. C’est à peine si l’on prend le temps de manger ou de dire bonjour à la famille !

Je pense que la hantise de la page blanche étant interdite dans le journalisme, je n’en ai jamais été affecté. Cependant, il m’est arrivé de buter sur le déroulé d’une histoire et de vivre des moments où je ne savais pas trop ce qui devait arriver ensuite. Lorsque c’est le cas, je remonte le fil de l’histoire et me mets à réécrire. En général, cela me permet de lever l’obstacle.

J’ai aussi quelques rituels. J’aime écrire à la lumière d’une lampe qui m’éclaire par dessus l’épaule droite. J’ai donc des rideaux qui plongent assez fort mon bureau dans le noir pour avoir besoin d’allumer cette lumière. J’aime aussi commencer tôt le matin, quand il fait encore nuit, que tout le monde dort et que tout semble calme dans la ville. Les meilleurs instants sont de petits moments. Ceux où l’on sait qu’on a accompli une bonne journée de travail procurent un sentiment merveilleux. Un bon dialogue ou un beau retournement dans l’histoire peuvent faire notre bonheur une semaine entière.

 

Son passé de journaliste

 

Parce que j’ai été journaliste, je pense pouvoir écrire n’importe où et à n’importe quel moment. Je préfère écrire dans mon bureau, chez moi, parce que je peux contrôler mon environnement. Cela dit, j’arrive quand même à faire mon travail dans des chambres d’hôtel, des lieux publics et même aussi dans l’avion. Heureusement, car j’y passe beaucoup de temps !

On dit souvent qu’il y a d’énormes différences entre le travail d’un auteur et celui d’un journaliste. Je trouve surtout qu’il y a beaucoup de points communs. Bien sûr, un écrivain invente une histoire là où un reporter relate des faits, mais pour ma part je m’efforce toujours de créer des intrigues les plus vraisemblables possibles. Donc je vais me rapprocher de la réalité, décrivant presque certains épisodes comme un journaliste pourrait le faire. C’est surtout vrai pour les dialogues, en fait. Là encore, bien sûr, le journaliste relate des conversations qui ont eu lieu, il ne peut pas inventer. Mais moi j’essaie de créer des échanges qui soient crédibles et qui vont faire progresser l’histoire en apportant des éléments inconnus jusqu’alors. Tout comme le journaliste va informer au travers du dialogue qu’il relate. Les conversations disent toujours quelque chose sur les personnages, sur l’intrigue…

Je crois que ce que j’ai aussi beaucoup gardé du journalisme, c’est le fait d’utiliser des phrases courtes. En général, on a assez peu d’espace dans la presse alors on essaie d’aller directement à l’essentiel. C’est une excellente école. Finalement, « less is more » !

 

L’histoire

 

Il est rare que j’abandonne une histoire quand j’ai commencé à écrire. Il me vient parfois une idée avec laquelle je me dis que je pourrais faire un livre mais qui, en y repensant, comporte trop de failles. Je me rends compte qu’elle ne tiendra pas la distance, alors je la laisse tomber. Par exemple, le livre le plus dur à écrire a été Créance de sang. Je l’ai complètement réécrit et j’en ai changé le personnage principal en l’axant sur l’ex-agent du FBI Terry McCaleb. Je n’aimais vraiment pas la première version que j’avais créé.

J’ai une particularité, j’écris toujours la fin de mon roman avant de démarrer. En général, je ne commence pas à écrire un livre avant d’avoir une idée assez précise de la façon dont il doit commencer et dont il doit finir. J’ai besoin que cette idée de fin soit une sorte de lumière au bout du tunnel. Elle est là-bas, tout là-bas, et c’est vers elle que je me dirige. Par contre, je n’ai souvent aucune idée de ce qu’il va y avoir au milieu de mon livre au moment où je me lance.

Concernant les sujets que j’aborde, j’estime que pour un écrivain, aucun sujet n’est interdit. Mais dans la réalité, comme il me faut un an pour écrire un livre, je n’ai pas envie de le passer avec un sujet ou un personnage déprimant. Cela pourrait déteindre sur l’auteur. On cherche donc des sujets qu’on a envie d’approfondir ou de s’expliquer à soi-même. Ces sujets peuvent être horribles, mais s’il y a une part d’investigation et d’enquête dans l’intérêt qu’on leur porte, on peut très bien vivre avec en écrivant.

 

Les personnages

 

C’est un vrai privilège que de pouvoir reprendre encore et encore un personnage et de combler des trous dans son existence. À chaque nouveau livre que j’écris, j’ai le sentiment qu’Harry Bosch devient plus complet. J’ai l’espoir que lorsque j’aurai fini d’écrire sur lui, il sera quelqu’un d’entièrement réalisé. Pour créer un personnage, le meilleur outil est l’oreille, selon moi. Je pense vraiment qu’un personnage naît dans le dialogue, dans la façon dont il parle, et je crois avoir l’oreille qu’il faut. Quand je commence à construire un nouveau personnage, je démarre avec ce qu’il dit et comment il le dit.

On entend souvent parler des personnages qui échapperaient à leur créateur mais je crois qu’il s’agit là d’une espèce de mythe. L’écrivain, c’est moi, et comme c’est moi qui leur fait faire tout ce qu’ils font, je vois mal comment mes personnages pourraient me surprendre. Quand on regarde en arrière, il est possible de se dire qu’on a emmené tel ou tel autre personnage dans des directions qu’on n’avait pas prévues mais c’est tout. J’ai commencé à écrire sur Harry Bosch il y a 25 ans et j’en suis au 20ème roman paru en France le concernant. Est-ce que je me serai douté à ce moment-là que j’écrirais encore sur lui aujourd’hui ou qu’il aurait maintenant une fille adolescente ? Certainement pas.

Parmi mes trois héros récurrents, Harry Bosch, Jack Mc Evoy et Mickey Haller, il me serait vraiment difficile de choisir mon favori. Disons que sous la torture, j’accepterais d’opter pour Harry Bosch ! Il est peut-être un peu plus mon alter ego, même si on est en droit de penser que les questions soulevées par Mickey Haller, sur la justice, sont plus intéressantes, ou que Jack Mc Evoy, en tant que reporter, est confronté à des problématiques que j’ai moi-même rencontrées.

En fait, pour être plus précis, je dirais que Harry Bosch fait des choses que j’aimerais faire, en particulier si j’étais confronté à une situation dangereuse. Il a des répliques, un comportement que j’adorerais pouvoir adopter, même si en réalité je suis comme la plupart des gens, je n’aurais pas le cran de le faire ! Donc, disons plutôt qu’il est celui que j’aimerais être, en tout cas dans ces circonstances.

Par contre, si j’aime mes personnages, je n’ai pas peur de les tuer. J’en ai d’ailleurs tué quelques-uns sur lesquels j’aimais beaucoup écrire. Pour moi, toute la question est de savoir s’il y a encore des choses à en dire. Si j’ai le sentiment d’avoir épuisé leur histoire, ils sont susceptibles de mourir.

 

Les adaptations au cinéma et à la télévision

 

Je suis très chanceux, parce que j’ai adoré les deux films qui ont été tirés de mes livres, que ce soit Créance de sang, de et avec Clint Eastwood en 2002 ou La Défense Lincoln de Brad Furman avec Matthew McConaughey en 2011. Le résultat est excellent. Il faut dire que les deux films ont été l’œuvre de personnalités incroyablement talentueuses. On écrit un livre pour soi, en pensant à une histoire qu’on aimerait lire mais quand on t’appelle pour te dire que Clint Eastwood ou Matthew McConaughey vont donner vie à des personnages, waouh ! Je dirais presque que je ne suis personne pour juger de leur travail même si, dans les deux cas, ils ont fait des choix, notamment dans l’évolution de l’intrigue et du personnage, que je n’aurais pas faits, et c’est très bien ainsi !

Donc, voir les personnages m’échapper n’est pas un problème. J’ai surtout eu ce sentiment en regardant Bosch, la série télévisée tirée de mes livres (NDLR: diffusée sur France 3 depuis fin mai). Il est clair que là, même si j’ai été associé à ce travail, le personnage de Harry Bosch m’échappe complètement. Ça va très loin, sur des chemins auxquels on ne s’attendait pas, mais je pense là encore que c’est une bonne chose.

 

Les lecteurs

 

J’écris des histoires de crimes, mais j’écris aussi et surtout sur des personnages, sur leur caractère, leur comportement… Et pour moi, le plus important, c’est que les lecteurs ressentent des choses vis-à-vis de ces personnages, qu’ils aient une forme d’empathie pour eux. C’est cela qui compte le plus. Bien sûr, j’écris sur des personnages qui sont à Los Angeles, mais mon but est de toucher quelqu’un qui me lirait aussi à Paris, par exemple. Si je crée un lien entre mon personnage et lui, c’est fantastique ! Et c’est aussi la garantie que le lecteur achètera le prochain livre.

Ce fameux prochain livre, justement, je veux à chaque fois que ce soit le meilleur de tous, qu’il crée encore et encore une plus grande connexion avec le lecteur, une plus grande compréhension. Mon livre idéal serait celui qui permettrait au lecteur de se sentir totalement solidaire de Harry Bosch en tant qu’être humain. En tout cas, même si je ne regarde pas vraiment en arrière, j’ai le sentiment de m’améliorer à chaque livre que j’écris.

De mes lecteurs, je n’ai pas envie de tout savoir d’eux. Vous savez, j’écris des choses qui effraient, alors à force il y a des sujets qui hantent, qui poussent à laisser la lumière allumée parfois, et à ne pas toujours vouloir tout connaître des autres.

 

Paru dans la revue Sang-Froid

Propos recueillis et traduits par Jean Berthelot de La Glétais

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