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À 40 ans, la fille d’Alberto Fujimori, chef de l’État élu transformé en dictateur au Pérou dans les années 1990 et aujourd’hui emprisonné, est la favorite de l’élection présidentielle qui se tiendra en avril.

Trois cent mille. Elles sont trois cent mille, les femmes qui ont été stérilisées sur ordre d’Alberto Fujimori, alors président du Pérou. Arrivé par les urnes à ce poste en 1990, « El Chino » (« le Chinois », pourtant d’origine japonaise) s’y est maintenu jusqu’en 2000, au prix d’un coup d’État sur son propre gouvernement et d’un exercice du pouvoir autoritariste, corrupteur et violent. Un règne marqué par de nombreuses exactions dont ces stérilisations forcées, décidées en vertu d’un décompte sordide de l’ancien prof de maths devenu dictateur jugeant que le Pérou disposait de ressources insuffisantes pour trop de bouches à nourrir. Emprisonné en 2007, après un long exil au Japon, Fujimori purge actuellement une peine de 25 ans de prison pour violation des droits de l’homme. C’est son nom, pourtant, que l’on retrouve en haut de certaines affiches de campagne pour l’élection présidentielle au Pérou, dont le premier tour se tiendra le 10 avril. Mais pas son prénom, remplacé par celui de sa fille, Keiko, la candidate du parti Fuerza Popular, principalement constitué de nostalgique de l’époque de son père. L’ex « première dame », fonction très officielle au Pérou qu’elle a occupée à l’âge de 19 ans, au moment du divorce de ses parents en 1994, a même toutes les chances de remporter ce suffrage, après un premier échec en 2011. Un sondage publié le 6 mars par l’institut GFK la plaçait tout en haut des intentions de vote, avec 34,6 %, deux fois plus que son premier poursuivant.

« L’incarnation du Fujimorisme »

Mais qui est Keiko Fujimori ? « L’incarnation même du Fujimorisme vivant, plus vivant que jamais ! », s’est emporté, le 29 février à la télévision, Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature en 2010 et lui-même candidat malheureux à la présidentielle de 1990 face à Alberto Fujimori. « Elle se revendique de ce qui fut, probablement, la dictature la plus corrompue de l’histoire du Pérou, jamais on n’avait autant volé le peuple ! Au regard du nombre d’innocents tués, c’est même l’une des pires de toute l’histoire de l’Amérique latine », dénonçait l’auteur de La Maison verte, toujours très populaire dans son pays. De fait, Keiko n’a jamais vraiment pris ses distances avec son père, qu’elle estime innocent des crimes qui lui sont reprochés, allant jusqu’à faire son éloge public à l’occasion. « Je le vois encore en 1996, après le séisme de Nasca, venir dans la ville et reconstruire les maisons. On appelle ça mettre l’État au service du peuple », se souvenait-elle avec émotion début mars. Un geste qui semble l’avoir touchée, plus, en tout cas, que les 300 000 stérilisations que la communauté internationale tient pour acquises mais dont Keiko Fujimori persiste à affirmer qu’elles n’existent que dans l’esprit de ses opposants, parlant d’une « trentaine de cas, tout au plus ».

Son principal rival disqualifié

Mais les raisons de la popularité de Keiko Fujimori ne sont pas à chercher du côté d’un quelconque engagement humaniste ou de ses promesses d’en finir avec la corruption, qui n’engagent que les Péruviens prêts à oublier ce que fut le gouvernement de son père. « Ce qui va la porter au second tour, c’est cette nostalgie de la “main de fer” avec laquelle Alberto Fujimori a traité le terrorisme », estime Jorge Nieto Montesino, l’un des sociologues et analystes politiques les plus réputés du Pérou. Dans les années 1990, l’ancien président avait vaincu provisoirement les guérilleros maoïstes du Sentier Lumineux, au prix de massacres abominables. C’est d’ailleurs pour l’un de ces raids que Fujimori a ensuite été condamné. Quelques actions isolées du Sentier Lumineux ces dernières années, mais surtout les violences dans les grandes villes, ont offert à Keiko Fujimori une vague sur laquelle elle surfe allégrement : à Lima, par exemple, une personne sur cinq fait chaque année l’objet d’une agression. Montesino poursuit : « Aujourd’hui, l’électorat veut en finir avec l’insécurité urbaine et voit en Keiko une solution », puisqu’elle prône une extrême fermeté vis-à-vis des délinquants. Plébiscite d’une « main de fer » qui a peut-être déjà donné de la tranche avant même l’élection : deux candidats ont ainsi été écartés par la commission électorale, dont le centriste Julio Guzmán, principal rival de Keiko Fujimori. Leur appel devait être étudié courant mars. Espionnage, calomnies, limogeages de journalistes : en 2011 comme cette année, les deux campagnes de la quadragénaire ont été entachées de nombreuses affaires. Soutenue par les factions les plus réactionnaires de son pays, dont l’Opus Dei, Fujimori a-t-elle été jusqu’à obtenir ces disqualifications de candidats, elle qui reconnaissait du bout des lèvres, en février qu’il y avait eu « de la corruption et des atteintes aux droits de l’homme du temps de (son) père »? « Je sais regarder l’Histoire et je ne permettrai pas qu’elle se répète », assure-t-elle. Aux Péruviens de lui faire confiance. Ou non.

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