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Photos Magali Maricot

Confrontées à la menace que font peser sur elles, à très court terme, les conséquences du réchauffement climatique, les zones de montagne d’Aquitaine et les stations de ski en particulier doivent trouver des solutions pour éviter une catastrophe économique et sociale.

« Il paraît illusoire de maintenir l’activité de l’ensemble des stations de ski de manière durable sous la forme actuelle, ce qui oblige à réfléchir dès maintenant à la mise en place d’activités complémentaires. » En quelques lignes, le rapport élaboré en collaboration avec 150 chercheurs et coordonnée par Hervé Le Treut, membre de l’Académie des Sciences et expert auprès du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), résume une partie des presque 400 pages qu’il contient. Et affirme ce qui est désormais une évidence : à moins de repenser à court terme une partie de leur modèle, les stations des Pyrénées courent droit à la catastrophe économique et sociale. Quelques chiffres, tirés des scénarios climatiques adaptés aux zones de montagne (SCAMPEI) de Météo France et du CNRS : entre 2020 et 2050, la hauteur de neige sur les Pyrénées sera réduite de 35 % à 60 % et la durée d’enneigement de 25 à 65 %. À 1 500 mètres, soit l’altitude moyenne de l’ensemble des domaines skiables en Aquitaine, la saison enneigée passerait de trois à deux mois dans les Pyrénées, la hauteur de neige ne serait plus que d’une vingtaine de centimètres. La conséquence directe, à l’heure actuelle, du changement climatique, est déjà une chute significative du nombre de jours « skiables » : de 2004 à 2013, ils ont baissé de 15 %. Très concrètement, le nombre de skieurs est passé, sur la même période, de 6 à 5 millions par an… Pour les stations, dont beaucoup ont ouvert très tard cette année et dont certaines sont déjà mal en point financièrement, ne rien faire équivaut à courir une mort que Puigmal, en Occitanie, n’a pu éviter il y a quelques mois.

« Ces territoires doivent exister par eux-mêmes »

La problématique, évidemment, dépasse les seules stations et même les départements dans lesquels elles se trouvent. C’est la raison pour laquelle la région Nouvelle-Aquitaine est engagée dans un processus original, unique, même, en Europe. Avec l’Occitanie, l’Andorre et quatre autonomies espagnoles (Aragon, Catalogne, Pays Basque, Navarre), c’est-à-dire toutes les zones sur lesquelles sont situées les Pyrénées, elle a engagé depuis plus de 20 ans une « communauté de travail », pour réfléchir précisément à l’avenir du massif montagneux. « Nos populations des Pyrénées, les bergers, les agriculteurs, les entreprises, les enseignants, méritent que l’on maintienne une activité, et ne peuvent être un simple lieu de vacances pour les habitants de Toulouse, Bordeaux, Saragosse ou Barcelone », explique Alain Rousset, le président de la région. « Ces territoires doivent exister par eux-mêmes, être un lieu de vie. C’est tout le sens de notre engagement, de celui de l’Europe en général et des sept territoires en particulier. »  « Nous participons aussi à une réflexion qui s’appelle le “Plan montagne”, et qui vise en particulier à adapter les stations à un tourisme des quatre saisons, et plus seulement adapté à l’hiver », précise l’élue basque Sandrine Derville, vice-présidente de la région chargée du tourisme. « On encourage à la fois le développement d’infrastructures comme la télécabine de la station d’Artouste, qui mène au lac du même nom, très attractif et fréquenté en été et au printemps. De même, on soutient les projets de stations de sport nature, qui proposent du trail, des activités novatrices permettant de diversifier leur offre. » Diversifier l’offre, c’est précisément ce que s’attachent à faire certaines stations, en particulier celles qui se regroupent, par exemple au sein de N’Py, qui rassemble neuf domaines skiables d’envergure, dont Gourette ou Luz-Ardiden. « Dans la quasi-totalité de nos stations, nous proposons des centres thermoludiques, c’est d’abord ce qui nous caractérise », explique Anaïs Aguillon, responsable de la communication chez N’Py. « Cela permet d’accueillir des touristes qui viennent “seulement” pour trouver ce bien-être, ou qui accompagnent des skieurs sans l’être eux-mêmes et trouvent ainsi un véritable intérêt à leur séjour. Et de plus en plus, on propose des activités atypiques comme le fat bike, ce vélo à très grosses roues qui fonctionne avec ou sans neige, le canyoning, même en hiver, des soirées astronomiques, etc. » Probable récompense de ces efforts, les stations N’Py ont limité la baisse de leur fréquentation à 3 % ces dernières années, contre 9 % dans le reste des Pyrénées. Là ou ailleurs, les stations coordonnent leurs efforts pour ne pas entrer en concurrence mais proposer, au contraire, une offre complémentaire d’alternatives au ski alpin : ainsi les espaces du Braca, du Somport, d’Issarbe et d’Iraty se sont-ils rassemblés pour adopter une stratégie concertée, tournant autour du ski de fond notamment.

L’agriculture aussi touchée

Mais si le tourisme est une activité majeure dans les Pyrénées, elle est évidemment loin d’être la seule à devoir subir les conséquences du changement climatique. « Dans les zones de montagne en Aquitaine, 14 % des emplois sont liés à l’industrie, 11 % à l’agriculture et 9 % au tourisme », rappelle d’ailleurs Sandrine Derville. Or, « plusieurs activités sensibles vont probablement demander des décisions. Les plus susceptibles de subir les effets du changement climatique et de connaître de profondes mutations sont le tourisme hivernal, l’exploitation forestière, le pastoralisme », détaille le rapport Le Treut. « La région a la responsabilité du développement économique dont fait partie le tourisme, mais il ne faut pas oublier les autres secteurs, notamment agricoles et pastoraux », confirme Bernard Uthurry, ancien maire d’Oloron Saint-Marie et vice-président de la Nouvelle-Aquitaine en charge du développement économique. « Si les pentes des montagnes sont entretenues et peuvent être dévalées l’hiver, c’est parce que les bergers et leurs troupeaux s’en occupent ! Aujourd’hui, accompagner une course en avant des stations vers des équipements permettant de faire du ski coûte que coûte, notamment via toujours plus de neige artificielle (lire encadré), pour pouvoir accompagner la prolifération de lits qui vont être occupés un mois dans l’année, cela n’a aucun sens, c’est une gabegie. Nous avons vocation à faire en sorte que ces activités touristiques se conjuguent avec une vraie économie, par exemple agropastorale, dans des zones où les renouvellements des dirigeants à la tête des exploitations sont plus fréquents qu’ailleurs. » Et où les changements vont, là aussi, être perceptibles, avec d’inévitables modifications de la faune et de la flore dues à la hausse des températures.

Un « décloisonnement économique »

Se pose, dès lors, une question majeure : comment faire en sorte que les zones de montagne, tout en conservant, pour la plupart, leur vocation touristique, se transforment et deviennent des pôles dans d’autres secteurs économiques ? « C’est tout l’enjeu, il faut trouver une solution et y amener de l’emploi pas seulement saisonnier, qui peut être lié à l’agriculture, au tourisme ou à l’industrie, pourquoi pas ? N’oublions pas que le meilleur chocolat industriel du monde est fabriqué à Oloron », rappelle, un brin chauvin, Bernard Uthurry, se référant à l’usine Lindt implantée dans la commune. « Cela passe, notamment, par le fait que les acteurs économiques de la zone aient une double casquette. Par exemple, un agriculteur pourra proposer un gite rural, une activité équestre, de l’escalade… Cela implique des besoins en formation très importants, l’un des défis majeurs pour la région. » Ce « décloisonnement économique » est au cœur du plan montagne, lequel coutera 10 millions par an au département des Pyrénées-Atlantiques, qui en est à l’origine, et à la région. Il n’est pas forcément évident à accepter dans des zones de traditions fortes, où l’on n’aurait pas imaginé, il y a encore 15 ans, devoir s’adapter au changement climatique ou disparaître. « Il y a quelques années, on nous accueillait avec des sourires en coin, la plupart des élus, par exemple, étant persuadés que les stations de ski ne seraient pas obligées de se transformer. Aujourd’hui, le ratio s’est inversé, rares sont ceux qui croient que tout peut continuer indéfiniment ainsi », explique l’un des concepteurs du Plan montagne. « Il est primordial de construire des projets expérimentaux de longue durée dans des contextes écologiques diversifiés, en permettant ainsi la promotion de recherches concertées, pluridisciplinaires, basées sur des observations de terrain », conclut le rapport LeTreut. « Mais le travail doit aller plus loin. Il faut aussi anticiper les évolutions, établir les stratégies susceptibles de diminuer les impacts, et ceci en impliquant les différents acteurs institutionnels, politiques et de la société civile. ». C’est précisément ce qui à l’œuvre en ce moment. En espérant qu’il ne soit pas trop tard…


La neige artificielle, une menace pour l’environnement ?

Longtemps présenté comme la panacée, l’enneigement artificiel pose un certain nombre de problèmes environnementaux. Au-delà du fait qu’elle ne puisse fonctionner au-dessus de 0 degré, et que la neige qui sort des canons soit souvent de qualité médiocre, cette technologie est « coûteuse en énergie et en eau, rompant les équilibres des microbassins versants de montagne », écrit le rapport Le Treut. « Les prélèvements sur les torrents peuvent naturellement impacter les écoulements naturels, la vie aquatique et, par voie de conséquence, les réseaux alimentaires associés. Le nivellement des pistes de ski modifie la perméabilité des sols. La neige de culture représente un agent supplémentaire d’érosion non négligeable », dénoncent les chercheurs.


 

Paru dans Sud Ouest Le Mag

Textes Jean Berthelot de La Glétais

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