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Tramway, véhicules électriques, funiculaires et même navettes à cheval, la Nouvelle-Aquitaine se tourne vers le passé pour imaginer l’avenir de ses transports. Une évolution pragmatique, avant tout.

Nous sommes le 7 décembre 1958 : une foule de Bordelais joyeux accompagne le tout dernier tramway qui rentre au dépôt pour n’en plus jamais ressortir. Désormais, et conformément à la volonté affichée depuis une décennie par son maire, Jacques Chaban-Delmas, la capitale de l’Aquitaine bascule dans le camp du « progrès » : place à la voiture, symbole de réussite sociale. 21 décembre 2003 : le président de la République, Jacques Chirac, et le successeur de « Chaban » à Bordeaux, Alain Juppé, inaugurent un mode de transport « moderne, silencieux, confortable, non-polluant du 21ème siècle », dixit le second. Le tramway, bien sûr. En 45 ans, le paradigme du transport bordelais s’est donc métamorphosé et il n’y a pas là une spécificité girondine, tout comme le tramway n’est pas le seul mode concerné. L’inauguration fin octobre d’un téléphérique à Brest, ou dans notre région la seconde jeunesse du funiculaire de Pau et ses 500 000 passagers annuels, mais aussi les navettes hippomobiles à Coutras, notamment (lire encadré) le rappellent : il semblerait qu’en matière de transport, le futur, ce soit un peu… le passé. Constat d’autant plus frappant lorsque l’on se dit que l’avenir de la voiture est à l’électrique : en 1900, un véhicule sur trois fonctionnait grâce à cette énergie.

45 ans après sa suppression, le tramway de Bordeaux a connu une seconde jeunesse, et fait presque l’unanimité depuis.

 

« Ces transports ont connu des métamorphoses »

« Il y a certes une forme de retour en arrière en Nouvelle-Aquitaine et plus largement en France », reconnaît Gérard Chausset, président écologiste de la commission transport et déplacements à Bordeaux Métropole. « Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, nous avons adopté le système urbanistique américain, en particulier sous la pression des constructeurs automobiles qui ont influé pour démonter les transports urbains. Mais d’autres pays, comme la Norvège, l’Allemagne ou les Pays-Bas n’avaient pas abandonné certains modes de déplacement comme le tram ou le vélo, leur faisant même la part belle. Eux n’ont jamais remis en question des modes qui ont toujours gardé leur pertinence, pendant que nous nous tournions, cinquante ans durant, vers la voiture, jusqu’à ce qu’elle représente 80 % de nos déplacements. Ces transports devenus du passé, chez nous, sont toujours restés ceux du présent, là-bas, évoluant avec leur époque. » « C’est la raison pour laquelle cet aspect de retour en arrière doit être relativisé », corrobore Mathieu Flonneau, maitre de conférence à Paris I, auteur avec Stéphane Levesque du « choc des mobilités » paru en 2016 aux éditions Descartes et Cie. « Au fil du temps, ces modes de transport ont connu des métamorphoses qui font qu’ils sont très peu semblables à ce qu’ils étaient il y a un siècle. Ce sont aussi les mentalités qui ont évolué, à tous niveaux : le tramway, très en valeur à Bordeaux, a participé à la revalorisation esthétique de certains espaces, dans l’esprit des habitants. Il y a un siècle, il était au contraire considéré comme perturbant le spectacle de la ville. Et puis la voiture a longtemps apporté des solutions, avant de devenir un problème. Elle a été synonyme de progrès social, urbain, elle a permis d’accéder à un foncier peu onéreux puisqu’on pouvait, grâce à elle, rallier rapidement le centre-ville en habitant en banlieue. Enfin, n’oublions pas que les modes n’avaient pas été pensés, à l’époque, pour être complémentaires. Pour reprendre l’exemple du tram, ses tracés n’avaient aucune pertinence, il traversait la circulation, etc. »

Avec 500 000 passagers par an et des pointes à 5000 personnes par jour, le funiculaire de Pau n’a jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui.

 

« Il n’y a que du pragmatisme »

Progrès technologique, évolutions des pensées, les transports qui redeviennent en vogue répondent surtout à la nécessité de préserver les ressources de la planète et l’environnement, préoccupation quasiment inexistante il y a un siècle. « On se rend compte que l’évolution n’avait pas été maîtrisée, qu’on n’avait pas anticipé suffisamment les problèmes », constate Jean Laterrasse, professeur à l’Université de Marne-la-Vallée, directeur du laboratoire « Ville Mobilité Transport ». « On a vécu avec l’idée que les ressources nécessaires étaient inépuisables, laissant se développer des tendances lourdes qui font que les choses, aujourd’hui, en sont là où elles sont. En somme, on laissé le progrès technique guider notre politique de mobilité. Mais c’est en réalité un problème qui n’a pas de solution simple, et surtout pas uniquement technique. » « La mobilité est d’abord politique, culturelle, sociale, éventuellement patrimoniale », corrobore Mathieu Flonneau. « À ce titre, la ville de Bordeaux mène une réflexion fonctionnelle sur les transports, sur la mobilité qui est très intéressante. Où l’on voit, d’ailleurs, revenir d’autres modes de transport qui existaient, eux aussi, autrefois, comme le car-sharing, qui ressemble aux taxis collectifs en activité jusque dans les années 30. » « En matière de transport, il n’y a que du pragmatisme », reprend Gérard Chausset. « On constate que la moitié des déplacements se font sur moins de 3 kilomètres, que le vélo électrique peut être une solution pour certains banlieusards habitant un peu loin, que le covoiturage peut être avantageux pour d’autres, et on essaie d’agir en conséquence. Ce n’est que du pragmatisme, encore une fois, pas de l’idéologie, et on imite en cela d’autres villes : à Copenhague, par exemple, 42 % des déplacements se font à vélo, et il n’y a pas autant de militants écologistes mais juste des gens pour qui c’est la meilleure solution. À ce titre, on tente de mailler les villes avec des modes complémentaires, trams, réseaux cyclables, et donc pourquoi pas téléphériques, comme à Brest et comme, peut-être, à Toulouse, demain, voire en Aquitaine à plus long terme… » De quoi relancer le serpent de mer d’un téléphérique urbain à Bordeaux ? « Pourquoi pas ? Si cela permet de contourner un obstacle et de gagner en mobilité, il ne faut rien s’interdire », conclut Gérard Chausset. Et surtout pas de puiser dans le passé des solutions de mobilité incarnant avec force les réponses aux questions du moment…

 


À Coutras, la navette se fait à cheval

Depuis deux ans, un « hippobus » parcourt la ville, pour le plus grand bonheur de ses habitants… Et des finances de la commune. La silhouette de Christian Guillou est bien connue à Coutras, d’autant mieux qu’elle est souvent juchée sur une charrette, précédée de deux chevaux de trait, ce qui n’aide pas à passer inaperçu. Cet ancien informaticien, reconverti à la cinquantaine, a monté l’association « les bons traits d’Epona », et parcourt la ville en assurant le ramassage scolaire ou en jouant le rôle de la navette communale. Recréant du lien social : « nous allons notamment dans des quartiers prioritaires où nous contribuons à rompre l’isolement de certains habitants », explique Christian Guillou. « Lorsque les gens montent dans mon hippobus, ils se parlent aussitôt, cela crée des liens et de la convivialité qui n’existent pas avec d’autres modes de transport. » Mais au-delà de cet aspect non négligeable, Christian Guillou insiste sur les avantages très concrets qu’une mairie peut retirer de ce mode de transport. « On parle beaucoup de croissance verte, d’énergie positive, on est en plein dedans ! Ajoutons que des associations comme la mienne aident à préserver les neuf races de trait françaises, très menacées justement depuis le déclin des voitures à cheval. Mais surtout, il faut bien comprendre que les mairies ont un intérêt financier indéniable à se tourner vers les navettes hippomobiles : c’est beaucoup moins cher ! » L’investissement en chevaux, navettes et matériels est effectivement de 30 000 euros, quand un bus neuf coute aux alentours de 200 000 euros, pour des frais de fonctionnement à peu près égaux… Sans même parler de la préservation de l’environnement, mis à mal par les bus, très polluants. Une preuve, là encore, que dans certains cas les transports du passé peuvent être une solution d’avenir.


Depuis deux ans, les habitants de Coutras sont transportés par les chevaux de trait de Christian Guillou.

 

 

Paru dans Sud Ouest Le Mag

Textes Jean Berthelot de La Glétais

 

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