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A quelques mètres de l’usine Lubrizol de Rouen, où a eu lieu l’incendie, 25 familles de gens du voyage ont été délaissées par les autorités. Elles tentent de faire valoir leurs droits.

Elle est fière de sa caravane rutilante. Dehors, la place est nette. Dedans, les sièges, encore protégés par des housses en plastique, ne subissent pas les outrages attendus quand sept enfants fréquentent un espace exigu. « Chez nous, voyageurs, c’est comme chez les gadjé (qui désigne ceux qui ne sont pas des gens du voyage, ndlr), il y a des gens propres et des gens sales. Ici; vous êtes chez des gens propres. J’y tiens», sourit Pépette, jeune trentenaire. Cette propreté, c’est une gageure au sein d’w1e aire d’accueil qui n’est que vétusté et délabrement. Le tout, au beau milieu de la zone industrielle, entre un bâtiment désaffecté «où les gens viennent souvent faire l’amour», selon les enfants de Pépette, et une décharge improvisée où pourrit un poulet rongé par les vers. C’est dans ce décor que l’apocalypse s’est invitée, à 2h30 du matin, dans la nuit du 26 septembre. Des flammes sortant de l’usine Lubrizol de Rouen (Seine­Maritinie), à moins de 500 mètres de là, un nuage épais, une odeur insoutenable et une peur, surtout: « Entre l’incendie et nous, il y a des cuves d’essence stockées par Total. On s’est dit que si ça flambait, on était foutus. On a tenté de savoir ce qui se passait, mais les pompiers étaient trop occupés pour nous répondre. Des policiers sont arrivés pour nous dire que nous pouvions évacuer, mais que nous devions laisser nos caravanes sans savoir quand on pourrait les récupérer. On a préféré rester confinés, entendre toute la nuit les explosions et voir les tonneaux être propulsés à 50 mètres de hauteur, terrifiés », témoigne Pépette. A l’ aube, un médiateur de la métropole, visiblement de sa propre initiative, est passé distribuer … trois masques à gaz au campement, qui compte 25 familles. Et puis? Et puis plus rien. Pendant de longues journées, aucune nouvelle des autorités. « Personne n’est venu nous voir. Les policiers nous ont simplement dit que ce n’était pas dangereux. Pas dangereux? Entre l’amiante et les produits toxique5; à 500 mètres d’ici? », enrage Vanessa, 38 ans. « j’aimerais dire que je suis surprise par ce manque de considération, mais cela ne m’étonne absolument pas », explique l’anthropologue Lise Foisneau, qui mène des recherches sur les inégalités environnementales que subissent les gens du voyage, partage leur quotidien et vit depuis quatre ans avec son compagnon sur une aire d’accueil, à Marseille. Sur place, après l’incendie de Rouen, elle n’a pu que constater, une fois de plus, un traitement inique de cette population. « Cette aire n’est en rien une exception, elle est au contraire emblématique car beaucoup de ces espaces sont construits à proximité immédiate d’un site industriel classé Seveso (présentant des risques d’accidents majeurs, ndlr), souvent coincés entre une autoroute et une nationale, parfois isolés de tout et totalement inaccessibles en transports. » Des situations critiques, nées des lois Besson qui, à l’orée des années 2000, ont obligé les communes de plus de 5 000 habitants à disposer d’une aire d’accueil. « Mais dans l’application de ces lois, les maires ont le plus souvent fait le choix d’éloigner ces populations de leurs administrés, les confinant sur des terrains dont les promoteurs ne risquent pas de vouloir s’emparer », rappelle Lise Foisneau.

LA MAIRE VIENT … AU BOUT DE SIX JOURS

Dans cette catastrophe industrielle, les autorités ont eu toutes les peines du monde à contenir la légitime colère des Rouennais en quête de réponses que personne ne leur donnait. Les gens du voyage, eux, n’ont pas pu exprimer leurs peurs ni leur ressentiment avant le sixième jour, lorsque la maire du Petit-Quevilly, sous la pression médiatique, s’est enfin déplacée. Encore qu’il ne soit pas tout à fait exact de dire qu’aucun contact n’a eu lieu avec les autorités: « La personne chargée de collecter le loyer que nous payons à la métropole, chaque mois, est venue réclamer son chèque après l’incendie », sourit Moïse, 61 ans, l’amertume aux lèvres. « Nos enfants ont eu de fortes migraine, on ressent tous des picotements aux yeux, à la gorge.Pour autant, aucun médecin n’est venu nous voir! On aimerait, nous, être suivis comme le sont beaucoup de gens qui vivent pourtant beaucoup plus loin de l’usine. Qu’on ausculte au moins les enfants. On nous traite comme des chiens. Comme des chiens,» répète Vanessa. « I’ autre jour, une équipe est venue à la rencontre de salariés d’une entreprise voisine pour vérifier qu’ils allaient bien et leur faire passer des tests. Ils avaient toute une batterie d’instruments de mesure. On a demandé à être testés nous aussi, ils ont refusé. Un suivi médical? Refusé. Un suivi psychologique, au moins pour les enfants qui/ont des cauchemars chaque nuit? Refusé. On est qui, pour être traités ainsi? Nous sommes français, nous payons des impôts, un loyer, nous devrions avoir des droits », reprend Pépette.

DÉPÔT DE PLAINTE

« A commencer par celui que garantit théoriquement l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de pouvoir circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat, rappelle Lise Foisneau. Les gens du voyage n’ont le droit de s’établir que là où on leur dit de s’établir. Et souvent dans des endroits qui ne respectent pas la loi. Près d’un site Seveso, par exemple, tout lieu d’habitation doit être doté d’une salle de confinement. Ce n’est pas le cas des aires d’accueil car les autorités estiment que les caravanes ne sont pas des lieux d’habitations. » Devant cet état de fait, confrontées à un tel manque de considération, certaines familles de l’aire d’accueil de Rouen ont choisi de déposer une plainte auprès du tribunal de grande instance de Rouen, pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « omission de porter secours avec circonstance aggravante en raison de la catégorisation comme gens du voyage ». Elles espèrent être rapidement déplacées vers une aire moins délabrée, avec des sanitaires fonctionnels, loin de l’usine incendiée, surtout lorsque le nettoyage de celle-ci aura lieu, provoquant probablement une dispersion de certaines matières dangereuses. A terme, une partie des gens du voyage aimeraient être logés dans une aire dite «familiale», avec des constructions en dur. « Nous, on est déjà sédentarisés, détaille Pépette. Alors on aimerait s’installer quelque part pour de bon, et nos souhaits ne sont pas très différents de ceux des autres. Nous aussi, on rêve d’une petite maison. On n’y a pas droit. Sauf que cette fois, on ne lâchera pas. Ça durera le temps que ça durera, mais on se battra pour sortir nos enfants d’ici. » •

Paru dans le Grazia du 11 octobre 2019

Textes Jean Berthelot de la Glétais

Photos Cha Gonzalez

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